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Depuis que je suis devenue indépendante, beaucoup me demandent si j'ai quitté le salariat pour la liberté. Après tout, on dit bien que le freelance est la liberté, gagnée au prix d'une certaine précarité. Alors que le salariat serait la sécurité au prix de la subordination. Bien sûr, la réalité est plus complexe.

Mais je ne suis pas sûre que l'entreprenariat soit synonyme de liberté telle que l'on imagine. Pour moi, la chose la plus précieuse que j'ai gagnée avec ma petite entreprise, c'est plutôt la réappropriation de mon temps.

Freelance, la liberté?

Pour moi, devenir indépendant, freelance, ou entrepreneur, ce n'est pas la liberté telle qu'on nous la vend parfois. Libre de chef. Libre d'obligations. Libre de comptes à rendre. On dit "au revoir président" et on claque la porte à la subordination.

La réalité est bien plus subtile que cela. Au lieu de hiérarchie directe, nous avons des clients. Au lieu de contrainte d'entreprise, nous avons l'administratif, le souci de rentrer des contrats (ou construire une clientèle, ou faire des ventes, en fonction du domaine). Au lieu d'horaires de bureau fixe, nous sommes parfois obligé(e)s de travailler le soir et le week-end pour rendre un travail à temps.

D'ailleurs, les affaires autour des chauffeurs de VTC ou des livreurs à vélo nous rappellent bien qu'être à son compte ne protège ni de la subordination, ni de l'exploitation. Mais ces abus du statut auto-entrepreneur, c'est une autre histoire.

Le temps qui appartient à un autre

Si ce n'est pas la liberté qu'apporte le statut d'indépendant, alors quoi?

Il existe une multitude de raisons pour préférer un type de travail plutôt qu'un autre. En ce qui me concerne, l'enjeu réside autour du temps. Parce que lorsque vous travaillez à temps plein pour un employeur, votre temps ne vous appartient plus vraiment.

Lorsqu'il s'agit du temps de travail, c'est plutôt logique. Vous recevez un salaire contre du temps passé à utiliser vos talents pour l'entreprise (quoique j'aurais tendance à préférer que l'on nous paye pour une tâche plutôt que pour du temps, mais c'est une autre histoire). Ce qui me chiffonne davantage, c'est que dans mon expérience, et celle de nombreux ami(e)s salarié(e)s, notre vie toute entière tourne autour du temps imposé par l'emploi.

L'heure à laquelle se lever, les dispositions de garde d'enfant à prendre, l'heure de début et de fin de la journée, l'heure de repas. Le temps de transport pour se rendre au bureau. Les journées de congé accordées, les vacances autorisées. Tout le reste de notre vie dépend du bon vouloir de l'employeur : de l'intendance de la maison aux rendez-vous médicaux en passant par notre présence ou non à des réunions amicales ou familiales.

Ce qui était le plus difficile pour moi était cette obligation de faire passer les impératifs du travail avant des éléments qui étaient, pour moi, plus importants dans ma vie. Comme un week-end prolongé en famille par exemple. Alors que finalement, si j'avais été davantage maîtresse de mon temps, j'aurais pu être tout aussi efficace (voire plus) sans avoir à faire ce genre de sacrifices.

Certains sont permissifs. Le télé-travail commence à se développer, et on commence même à parler d'entreprise libérée. Comme quoi, le sentiment de ne plus être maître de son temps n'est pas forcément lié au salariat en soi. Et j'espère sincèrement que ce genre de débat aidera à trouver des solutions dans les entreprises de demain.

Se réapproprier son temps

Attention, depuis que je suis indépendante, je n'ai pas plus de temps qu'avant. L'un de mes clients représente une charge de travail à temps plein, et j'ai actuellement deux autres clients en continu (pour des tâches plus légères) et deux clients aux missions ponctuelles. Sans compter le travail d'administration de ma propre entreprise, l'écriture de fiction et les activités associées, le blog, le podcast...

En terme de volume horaire, même sans compter ce que je faisais en-dehors de mon emploi par le passé, je ne travaille pas moins qu'avant. Je pense même que je travaille davantage, car le soir et les week-ends ne sont pas aussi clairement coupés de la journée de travail, et les vacances sont courtes et éparses. De plus, j'ai tout autant de missions, d'échéances et de rapports à fournir qu'auparavant.

Donc non, être freelance, ce n'est pas "la liberté".

En revanche, mon rapport au temps a complètement évolué. J'ai l'impression qu'il m'appartient à nouveau. À moi de décider si je souhaite aller au marché le mercredi matin ou à la salle de sport en-dehors des heures d'affluence, en compensant avec du travail tôt le matin ou tard le soir. À moi de choisir de ne pas rater mon week-end prolongé en famille, quitte à travailler davantage pour préparer mon absence ponctuelle.

C'est ça, la réappropriation du temps. Mon agenda m'appartient et c'est à moi de décider comment j'organise ma vie, comment j'équilibre mes besoins et mes impératifs, sans que tout ne tourne autour de la priorité absolue de l'employeur. Même si bien sûr, il reste encore des rendez-vous, des conférences ou des événements auxquels je dois être présente à une heure imposée.

Avec de grands pouvoirs viennent de grandes responsabilités...

Le pouvoir de gérer mon temps moi-même, c'est le plus beau cadeau que m'aie fait ma petite entreprise, et mes clients qui me jugent au rendu et non au temps passé pour eux. Mais avec ce pouvoir viennent de grandes responsabilités : c'est à moi de m'organiser, de me discipliner et de gérer les projets au long terme.

Sans manager pour faire des points hebdomadaires, sans les outils d'organisation partagés d'une entreprise, sans horaires de bureau, la procrastination guette si je n'apprends pas à gérer mon temps. C'est aussi en cela qu'être indépendant n'est pas "la liberté". Nous avons toujours des échéances et un rythme de travail à tenir. Et si on ne rend pas le travail à l'heure, on n'est pas à l'abri de perdre un client...

Se réapproprier son temps, c'est donc avoir l'entière responsabilité de l'organisation de nos journées, et la charge mentale qui va avec. Ce n'est pas pour rien que l'on entend parler du burnout de l'entrepreneur. C'est à nous-mêmes de poser les limites, savoir fermer la boîte e-mail et équilibrer travail et pauses pour tenir la distance.

Le temps de l'indépendance : pas pour tout le monde?

Je suis persuadée que cette forme de travail n'est pas forcément pour tous. Chacun(e) a son propre mode de fonctionnement, ses habitudes, ses besoins de cadrage ou de liberté, sa manière de travailler seul(e) ou en groupe, et ses propres attentes en matière de gestion du temps. L'emploi salarié en soi n'est ni meilleur, ni moins bon que le statut d'indépendant, le freelance ou l'entreprenariat. Mais il y en aura peut-être un qui vous conviendra mieux que les autres.

On en revient finalement au même mantra initial : connais-toi toi-même.

Le point que je soulèverais en revanche, c'est que toutes ces alternatives ne sont que peu présentées lors des études et de la phase de choix de carrière. En tout cas, en ce qui me concerne, ni ma famille, ni mon entourage, ni le conseiller d'orientation, ni les professeurs ne m'ont encouragée à me demander quelle était ma meilleure manière de travailler et quel type de travail me conviendrait le mieux.

On nous propose l'emploi salarié par défaut. Et tant pis pour ceux qui n'arrivent pas à en décrocher un, ou pour ceux qui seraient bien plus efficaces et satisfaits avec un autre type de travail…

Pour en savoir plus : Rapport sur les nouvelles formes d'emploi par le labo de l'ESS