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Dans un monde où la plupart d'entre nous mangeons à notre faim et disposons d'objets à trier, ranger et donner, comment se fait-il que nous ressentions encore un sentiment de manque? Il y a deux siècles, le thé et le sucre étaient des produits de luxe. Aujourd'hui, est-ce la gratitude et le sentiment de satisfaction qui en sont devenus un?

Alors qu'on se baladait sur un marché de Provence, je me suis achetée un chapeau de paille, pour éviter l'insolation. J'ai aussi trouvé une jolie bague en turquoise nervurée de brun. Une trouvaille magnifique pour l'amatrice de minéraux et de pierres naturelles que je suis. Puis, en rentrant à la maison, nous avons mangé du melon, des tomates farcies, du fromage et des fruits, le tout arrosé de vin et terminé par un café et des nougats de Montélimar.

Pendant que certains plongeaient dans la piscine, j'ai pris mon nouveau chapeau, mes lunettes de soleil, et je suis allée lire. C'est là que je suis tombée sur une phrase qui m'a laissée songeuse : dans le livre Le monde est clos et le désir est infini, par Daniel Cohen, il explique qu'en Angleterre, au XVIIIème siècle, un miroir, du thé ou encore du sucre sont considérés comme des produits de luxe. Pas des produits "onéreux", comme une bougie dyptique ou une veste en cuir. Des produits de luxe. Imaginez un sac Vuitton ou un bijou Van Cleef and Arpels.

L'abondance de nos vies modernes

Dans nos sociétés occidentales, le thé, le sucre et les miroirs sont des produits de consommation courante. Je pense que même les foyers les plus modestes en France en ont dans leurs placards et leurs salles de bain. Avec des produits de maquillage, des tas de vêtements, des chapeaux de paille et des bagues en turquoise.

Lorsque j'étais étudiante et que je comptais les voitures au petit matin pour mettre du beurre dans les épinards, je consommais du thé et du café tous les jours. Avec de la viande, du miel, des épices, du sel, du sucre, des bijoux, des livres et des tshirts H&M. D'ailleurs, mes premiers salaires de compteuse de voiture ne m'ont pas permis de mettre du beurre dans mes épinards (ça, c'était pour les fins de mois, quand je ne pouvais plus me payer de viande ou de fromage), ils m'ont permis d'acheter une Gameboy Advance SP de couleur rouge.

Et là, je ne parle même pas d'électricité, d'eau courante, d'internet ou de smartphones. Nous rendons-nous seulement compte, aujourd'hui, du confort dans lequel nous vivons, nous les classes populaires et moyennes de la société occidentale? J'ai lu qu'un Australien moyen aujourd'hui est plus riche qu'un roi au Moyen-Âge. Un foyer de classe moyenne, voire populaire, en économisant, peut se payer un voyage à l'autre bout du monde. Le genre de voyage dont on ne revenait pas tellement il fallait longtemps pour y aller, il y a de cela deux siècles à peine.

La "privation relative"

Nous mangeons tellement que nous devons faire des régimes. Nous achetons tellement d'objets qu'il faut les trier, les organiser, les vendre, les donner. L'alimentation ne compte plus que pour 13% de nos dépenses. Il était loin, le temps où il était un luxe de "mettre du beurre dans les épinards". Pourtant... Vous n'avez pas un sentiment de manque, vous, en ce moment? Moi, j'étais en train de contempler l'idée de changer mon iPad mini, trop vieux pour avoir le mode "night shift" et que je ne peux donc plus utiliser après 22h.

Nous vivons dans un monde de "privation relative", que le documentaire Consumerism appelle "relative deprivation" en anglais. La privation relative, c'est le fait de se comparer à ceux qui possèdent plus que nous, et ressentir donc un sentiment de manque vis-à-vis de ces gens. Et ce sentiment de privation relative, même un millionnaire peut le ressentir en fréquentant son milieu de millionnaires un peu plus riches que lui.

La sobriété heureuse

Le problème de ce sentiment de manque permanent, c'est qu'il nous empêche de ressentir de la gratitude pour l'abondance dans laquelle nous vivons. De profiter de tout ce que nous avons la chance d'avoir et de vivre.

Quand le progrès est-il devenu synonyme d'accroissement de la richesse personnelle? Comme le souligne Daniel Cohen, le progrès n'avait rien à voir avec l'abondance de consommation à l'époque de Montaigne ou de Rousseau. Au contraire, dans l'Émile, Rousseau dit:

La misère ne consiste pas dans la privation des choses, mais dans le besoin qui s'en fait sentir.

 

Sommes-nous, gens de la société moderne, condamnés à la misère de ces besoins constants créés et rappelés par la pub et les média, tandis que nous croulons sous les objets cassés et les kilos en trop? Heureusement, il existe des mouvements qui naissent ici et là pour remettre un peu de raison dans cette consommation effrénée qui ne tarit ni le désir ni le sentiment de manque.

Par exemple, la sobriété heureuse de Pierre Rabhi prône un retour à la simplicité et à la nature. Un retour à la gratitude pour tout ce qui nous entoure. Un retour aux véritables priorités de la vie : l'accomplissement, la création, la connexion avec autrui et la nature. Apprendre à reconnaître que nous avons réellement besoin de peu pour être heureux, et que nous vivons bel et bien dans l'abondance et le confort matériel.

Et si nous commencions par là : reconnaître l'abondance dans laquelle nous vivons et nous en réjouir, au lieu de faire la liste de tout ce qui nous manque? Cela n'empêche pas de s'acheter un chapeau de paille et une bague en turquoise pour l'été. Mais au moins, prenons le temps de chérir ce moment sur le marché, le plaisir de la découverte, puis la joie renouvelée d'utiliser ces objets, au lieu de passer à la convoitise suivante...