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Dans une société en pleine accélération, courir après le temps est davantage qu'un sport national : c'est devenu une seconde nature. Comme si le fait de s'agiter un peu plus vite allait faire ralentir les secondes. Et on attend le week-end, les vacances ou la retraite comme des moments où, enfin, nous serons capables de profiter d'un temps, enfin rattrapé, qui s'étirerait sous nos pieds nus comme un tapis doux et soyeux.

Et si la capacité à ralentir et profiter de notre temps ne dépendait pas de nos occupations, mais de notre état d'esprit vis-à-vis du temps?

Même en cent ans, je n'aurai pas le temps, de tout faire

Jusqu'à présent, j'ai toujours mené une vie très active. À partir de la terminale, je faisais de petits boulots comme garder la petite des voisins ou compter les voitures à des carrefours. Une fois majeure, j'ai complété des études supérieures avec un CDI temps partiel qui me faisait travailler le soir, le samedi et les vacances scolaires. Puis, après mon diplôme de communication, j'ai eu la chance d'être embauchée directement dans un emploi d'open space où je travaillais tous les jours de la semaine, sans compter les heures.

Et pendant toute cette période, je n'avais jamais le temps. Cette angoisse des journées qui défilent, des envies et loisirs que je n'ai pas le temps de déployer. J'attendais le week-end avec impatience et me désolais, le dimanche soir venu, de n'avoir pas fait la moitié de ce que je voulais accomplir dans ces deux jours. Les vacances passaient en un battement de cils. J'en suis même venue à envier la retraite prochaine de mes parents, alors que je venais de fêter mes 30 ans.

Puis ma vie a changé. Devenue indépendante, je travaille de chez moi. Je peux ajuster le nombre de clients et la quantité de missions que j'accepte en fonction du temps que je souhaite libérer pour les autres activités. Je n'ai pas encore d'enfants. En d'autres termes, je n'ai jamais disposé d'autant de temps à arranger comme je le souhaite - et je ne disposerai plus jamais d'autant de temps, à part peut-être dans un futur lointain, quand les enfants auront quitté le nid et que je prendrai une retraite bien méritée.

Et pourtant, je cours toujours autant après le temps. J'ai beau avoir libéré mon agenda comme jamais dans ma vie d'adulte, je me retrouve obligée de faire des choix entre les projets, les loisirs, les missions, les opportunités. En ce mardi matin, où j'écris mon billet de blog en pyjama avant d'aller à la salle de sport, je me demande : et si la course après le temps, c'était dans la tête?

Le temps, ressource inépuisable

Finalement, le temps, c'est tout ce que nous avons. Tant que nous sommes vivant.e.s, nous disposons de vingt-quatre heures par jour, sept jours par semaine, trois cents soixante-cinq jours par an. Pourquoi courir après quelque chose dont nous avons juste la quantité nécessaire à chaque instant? Où part tout ce temps que nous "n'avons pas"?

Alors que nous conduisions à travers les rues d'une petite ville à une heure de Paris le week-end dernier, la voiture a été ralentie par une famille qui marchait au milieu de la route. Et la présence d'un véhicule derrière eux ne les a pas gênés : nous aurons bien le temps de passer quand ils seront montés dans leur voiture. Et c'est là que je me suis dit : le manque de temps n'est pas un fait, c'est un sentiment, une sensation, un état d'esprit.

Si nous voulons combattre cette impression de ne jamais avoir le temps de tout faire, ce n'est pas dans l'agenda qu'il faut mener bataille, mais dans notre vision même du monde, et du temps qui s'écoule. Marcher tranquillement au milieu de la route, ou s'énerver derrière le volant que des imbéciles marchent au milieu de la route. Il se sera passé les mêmes deux minutes, mais elles n'auront pas du tout été vécues pareil.

Comment ralentir et refuser cette course après le temps?

C'est la question à laquelle je vais tenter de répondre au mois d'octobre, en puisant dans ce que j'ai lu autour de la psychologie, la philosophie et autres pour tester de nouvelles habitudes. Voici des pistes de réflexion et d'expérimentation:

Faire des choix

Arrêtez certaines activités au lieu de vouloir tout faire et vous sentir submergé.e. Choisir, c'est renoncer. Pour ne pas être confronté.e à son humanitude, peut-être faut-il accepter d'en faire moins, mais de le faire bien. 

C'est pour cette raison que je vais mettre certains projets entre parenthèses, comme le podcast du blog par exemple.

Limiter les distractions

Savez-vous seulement le temps que vous passez vraiment sur les réseaux sociaux, les apps de téléphone, devant la télé ou autres? Beaucoup de ces applis et services sont conçus pour capter notre attention, et on ne se rend pas toujours compte du temps perdu à cliquer, faire défiler, liker...

Bien sûr, il ne s'agit pas de supprimer tout loisir ou d'optimiser la journée de manière à n'avoir aucun temps de pause. Mais tant qu'à faire, autant choisir les loisirs qui vous font vraiment plaisir, et surtout, y accorder consciemment une plage de temps plutôt que de se perdre en distractions contre notre gré.

Prendre le temps de ne rien faire

À vouloir optimiser chaque minute de chaque journée, on peut vite se retrouver à courir après ce "temps perdu" dès que l'on n'est pas en train d'accomplir quelque chose. Une manière d'apprendre à ralentir ne serait-elle pas de prendre consciemment du temps pour ne rien faire? Aller faire une petite marche sans but, boire le thé en silence après le repas...

Cela peut aussi être prendre le temps de faire quelque chose de non productif mais que vous aimez faire : un loisir créatif, ou bien lire, ou même aller sur les réseaux sociaux, si c'est de cette coupure-là dont vous avez besoin. L'essentiel est de se ménager une plage horaire prévue à cet effet, de manière à prendre consciemment ce temps-là.

De cette manière, au lieu d'avoir l'impression de courir après le temps, vous en reprenez le contrôle, même si ce n'est que pour dix petites minutes...

Rester dans le moment présent

Il existe plusieurs termes en français et plusieurs méthodes autour de ce concept : savoir placer son attention sur le moment présent et le savourer, au lieu de rester coincé.e.s dans notre tête à angoisser, planifier, ou stresser à l'idée de ne pas avoir le temps. Les anglophones parlent de "mindfulness". Chez nous, on a entre autres "pleine conscience" ou encore "pleine présence", mais qui ont parfois une connotation un peu mystique.

Pourtant, si la sensation de ne pas avoir le temps vient de notre tête, c'est peut-être en passant par notre tête qu'on peut apprendre à ralentir et profiter. Par exemple, en :

  • Ne faisant qu'une chose à la fois. Déjà, on est plus efficace, et puis on en profite mieux puisque tous nos sens sont concentrés sur une action. Je pense que même des tâches peu agréables, si on s'y concentre pleinement, peuvent apporter des sensations positives, ne serait-ce que le sentiment d'accomplissement une fois que c'est fait.
  • Se concentrant sur le moment présent. Par exemple lorsque vous buvez votre café ou thé du matin - la sensation du brevage chaud sur les lèvres, le goût qui emplit la bouche, la chaleur de la tasse contre les doigts... Même si vous placez votre attention sur ce moment pendant quelques minutes à peine, il sera plus appréciable que si vous buvez votre café en pensant à votre liste de tâches.
  • Pratiquant une habitude de méditation. Il existe plein de ressources autour de la méditation, y compris des études scientifiques autour de ses bienfaits sur le cerveau. J'aime beaucoup les livres de Fabrice Midal par exemple. L'idée, c'est d'apprendre à ne rien faire pendant cinq petites minutes, pour ralentir le flot de pensées qui ne s'arrête jamais et fait qu'on ne voit pas le temps passer.

Gérer l'agenda par plages horaires

Je vais terminer cet article sur la suggestion d'une amie médecin, qu'elle fait à ses patients surmenés : tenez compte du temps que prennent les tâches avant de vous imposer une liste pour la journée. Par exemple, si "travailler sur le dossier machin" prend 3 heures, "téléphoner aux clients pour l'événement de la semaine prochaine" en prend 2 et "remplir le livre de comptes de la semaine" en prend 2 aussi, mieux vaut arrêter là la liste pour la journée.

Dans mes premières semaines de travailleuse indépendante, je me contentais de lister les tâches de la semaine dans mon bullet journal, en choisissant les plus urgentes pour la journée. Avec une longue liste et sans idée du temps que cela me prendrait, je stressais de plus en plus à mesure que la journée avançait. Et peu importait le nombre de tâches cochées en fin de journée, je ne voyais que celles qu'il me restait à faire et que je devais décaler au lendemain. Et les niveaux de stress en fin de semaine, lorsque la liste de tâches hebdomadaires ne baissait guère, je ne vous en parle même pas.

Mais depuis que j'ai inséré les tâches dans un planning journalier, en bloquant des plages horaires approximatives (mais larges, pour me donner l'impression d'avoir le temps de le faire, justement), mes niveaux de stress quotidiens ont déjà bien chuté. Quand je termine en avance, je m'attelle à la tâche suivante. Et avec la pratique, j'évalue de mieux en mieux le temps nécessaire et je suis de moins en moins souvent en retard sur mon planning. Rien que ce petit détail me permet de ralentir, accomplir chaque tâche sereinement, et avoir un sentiment d'accomplissement en fin de journée, au lieu de me coucher stressée.

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Et vous, comment percevez-vous le passage du temps? Savez-vous ralentir dans votre journée, votre semaine, votre année? Vivez-vous la sensation de courir sans cesse après le temps, quelle que soit la manière dont votre agenda est rempli? Ou, au contraire, comme cette famille qui marche au milieu de la route, avez-vous gardé ou appris à retrouver cette capacité à ralentir et profiter? Si vous avez des idées pour m'aider à sortir de cette course après le temps, partagez-les avec moi! C'est mon défi du mois d'octobre...