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De nos jours, l'amour de soi porte une connotation sacrément négative : on parle d'être imbu de soi-même, égoïste, narcissique... Lorsqu'on dit de quelqu'un qu'il ou elle "ne se prend pas pour de la merde", ce n'est pas un compliment. Et pourtant, cela ne sert ni à soi-même, ni aux autres, de se prendre pour de la merde. De la philosophie à la psychologie positive, de nombreuses réflexions ont été menées autour des avantages certains de l'amour de soi et de la compassion envers soi-même.

L'autre interprétation du mythe de Narcisse

Lorsque l'on traite quelqu'un de narcissique aujourd'hui, ce n'est pas une qualité. Et si vous cherchez les fameux trois défauts à citer en entretien d'embauche, je vous déconseille vivement de sélectionner "narcissique". Pourtant, le mythe de Narcisse n'est peut-être pas aussi négatif que l'image que l'on en a aujourd'hui. À la fin de son histoire, Narcisse découvre son propre reflet dans l'eau, et se transforme en une magnifique fleur blanche, qui a pris son nom.

Aujourd'hui, nous voyons ceci comme la vengeance d'une femme éconduite par un Narcisse arrongant et imbu de lui-même. Mais dans le livre Sauvez votre peau, Fabrice Midal propose une autre interprétation du mythe originel. Pendant toute sa vie, Narcisse ne se connaît pas lui-même. Il est ignorant de sa propre beauté. Et ce n'est qu'en la découvrant à travers son reflet qu'il peut s'épanouir - un épanouissement représenté par sa transformation en jolie fleur blanche. La morale de l'histoire ne serait pas alors de faire attention à la vanité, mais plutôt d'apprendre à se connaître et à s'aimer soi-même, car chaque être humain comporte une beauté intérieure. Et c'est lorsqu'on ne la connaît pas qu'on se comporte de manière distante et indélicate avec les autres. Ce serait un enseignement dans la lignée du fameux "Connais-toi toi-même" qui a été attribué au philosophe Socrate.

Les conséquences d'un manque d'amour de soi-même

En y réfléchissant, je trouve cette interprétation plutôt logique. Comment se comporte-t-on lorsque l'on se déteste, qu'on manque de confiance en soi et qu'on se pense inadéquat? Il existe toute une variété de personnalités, mais on peut l'exprimer à travers l'aggressivité, en rabaissant les autres pour se sentir mieux, ou encore à travers la jalousie et les ragots.

Quelles que soient les manières de gérer nos conflits internes, nous sommes alors pris par nos souffrances et incapables de soutenir ou d'écouter nos proches. Et c'est tout à fait normal et humain. Lorsque l'on est dans un conflit intérieur, en souffrance émotionnelle, il ne nous reste plus d'énergie pour se tourner vers autrui. Je l'ai vécu moi-même, et je pense que je suis loin d'être la seule. C'est peut-être cet enfermement et cette distance qui pousse Narcisse a être si cruel avec toutes ces personnes qui en tombent amoureuses.

À l'inverse, lorsque l'on trouve un certain équilibre intérieur, une acceptation de notre humanité, de nos propres défauts et erreurs du passé, nous sommes plus à même de créer des relations équilibrées avec autrui, et de leur tendre la main. Comme j'en parlais dans un article précédent, travailler à la relation à soi-même n'est pas une démarche égoïste. Au contraire, c'est cette connaissance de soi, et cette amour de soi-même en entier, dans toutes nos imperfections, qui permet ensuite de connaître et aimer autrui.

Les bénéfices de l'auto-compassion

La psychologie positive a étudié l'amour de soi, notamment à travers la pratique de ce qui est appelé l'auto-compassion. Cette pratique consiste à se traiter soi-même comme on traiterait un proche. Parce qu'on se traite avec beaucoup de dureté et de violence, pour beaucoup d'entre nous. Avez-vous déjà surpris ces auto-insultes que certaines personnes sortent parfois machinalement? Des choses comme "mais quelle conne!" "Quel idiot!" "Je suis vraiment une merde". Que vous dites-vous à vous-même lorsque vous commettez une erreur ou échouez?

Par exemple, admettons que je rate un examen, ou un entretien d'embauche. Je vais me dire à moi-même : "Tu vois bien que tu ne vaux rien. Personne ne veut de toi, tu ne sers à rien! Ta vie est foutue." Si votre meilleur(e) ami(e) ou un membre de votre famille rate son entretien, allez-vous lui dire des choses pareilles? Personnellement, j'aurais plutôt tendance à consoler cette personne en lui disant que ce n'est pas très grave, que la prochaine fois sera la bonne, que cela n'enlève rien à sa valeur d'être humain.

Et pourtant, nous sommes bien plus durs envers nous-mêmes, alors que nous sommes, finalement, la personne la plus proche de nous-mêmes, notre compagnon ou compagne pour la vie.

Le principe de l'auto-compassion

L'auto-compassion, c'est apprendre à se traiter soi-même comme on traiterait un proche. Cela consiste déjà à reconnaître notre propre humanité, se connecter aux autres personnes qui ont vécu les mêmes difficultés : c'est humain, cela arrive à tout le monde. Ensuite, l'auto-compassion consiste à se ménager soi-même, se réconforter, se remonter le moral comme on le ferait avec un ami, avec des mots de réconfort et d'encouragement. En somme, cela consiste tout simplement à se traiter soi-même avec compassion.

Et pourtant, c'est difficile pour beaucoup d'entre nous. Comme si nous étions complaisants avec nous-mêmes. C'est là que l'idée de se traiter comme on traiterait une personne aimée est intéressante. La complaisance, ce serait de s'autoriser à ne pas réviser les examens et à traîner sur le canapé par exemple. Mais si votre ami ou votre enfant traînait sur le canapé au lieu de réviser, est-ce que vous l'encourageriez? L'auto-compassion, c'est vouloir le meilleur pour soi-même, et non pas s'autoriser n'importe quelle indulgence ou vice.

Pratiquer l'auto-compassion aide à se relever plus rapidement de coups durs de la vie, à mieux gérer les difficultés, les émotions négatives, et à cultiver une image plus saine de soi-même. Lorsque l'on est à un moment trop difficile de notre vie pour pratiquer la gratitude, la psychologie positive conseille de pratiquer plutôt l'auto-compassion pour se soutenir soi-même, s'aider à traverser cette période de souffrance.

Apprendre à se connaître et s'aimer n'est pas un défaut

En conclusion, le message que j'ai envie de faire passer, c'est qu'il n'est pas honteux de reconnaître notre propre beauté en tant qu'être humain, comme tous les autres êtres humains. Chacun d'entre nous est aussi parfait dans ses imperfections que tout autre être vivant sur la planète. C'est un discours qui peut paraître un peu kitsch mais c'est là le message de cette interprétation alternative du mythe de Narcisse. Nous disposons tous et toutes d'une valeur intrinsèque en tant qu'être vivant.

Là où on peut faire la confusion avec les défauts comme le fait d'être imbu de soi-même, c'est qu'apprendre à s'aimer ne signifie pas se croire supérieur aux autres. Ce n'est pas de la vanité ou de l'arrogance dont on parle. Mais simplement ce sentiment d'appartenance au genre humain, la reconnaissance d'une valeur que nous portons tous et toutes de manière égale. Apprendre à voir la beauté en soi aide à voir aussi la beauté en autrui, même ceux dont on n'apprécie pas forcément les valeurs ou les actions. Et c'est à partir de cet état d'esprit que l'on peut, à l'inverse de l'arrogant et du vaniteux, tendre la main vers autrui et contribuer.

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J'espère que cette courte réflexion vous sera utile, même si le chemin vers l'acceptation et l'amour de soi-même est long et ne se débloque pas à la lecture d'un simple article de blog. Mon but est d'initier la réflexion. Et que la prochaine fois que vous vous dites que vous avez quand même bien travaillé, vous preniez le temps d'apprécier vos accomplissements au lieu de vous censurer sous prétexte que "vous ne vous prenez pas pour de la merde". Vous n'êtes pas de la merde. Et vous pouvez l'affirmer sans pour autant être imbu(e) de vous-même...

PS : le dernier épisode de la mini-série organisation des Bulles Nomades est sorti! Vous le retrouverez avec le reste de la série audio sur votre app de podcasts ou dans cet article de blog.