muguet.JPG(Les pousses de muguet de ma terrasse. J'ai compté huit brins cette année!)

Alors que le reviens du Japon, où j'ai manqué les cerisiers en fleurs de quelques jours à peine, je me souviens de l'un des aspects que j'aime tant dans la culture japonaise. La contemplation des beautés éphémères de la nature. Lorsque je posai le pied sur le sol japonais, le 11 avril dernier, les pétales de cerisier s'envolaient au vent et de jolies feuilles vertes ponctuaient déjà leur belle parure rosée. Mais il en restait quelques uns, des cerisiers retardataires paradant dans leur belle robe de printemps, souvent entourés d'une foule en extase et de leurs appareils photo.

Alors nous nous sommes surpris à chercher ces quelques arbres fashionably late, d'une espèce de cerisier un peu plus touffue et un peu plus rose, livrant leurs belles boules épanouies au soleil du printemps. De ceux qui peuples les rues de Paris et Montreuil en ce moment, que tout le monde ignore ici.

cerisier1.JPG(Ceci est un cerisier en fleurs. Ceci est magnifique. Et ceci se situe à Paris, le 1er mai 2016)

Pourtant, la fleur de cerisier est l'incarnation de la beauté éphémère de la nature, et, par extension, de notre vie. Chaque moment que nous passons est unique. Impossible de ralentir ou d'arrêter le temps, il coule comme l'eau entre les doigts. La question est de savoir ce que nous faisons de chacun de ces moments éphémères. Préparons-nous un pique-nique sous les cerisiers en fleurs, lors de cet unique dimanche où la floraison est parfaite ? Alors que le  parc s'est teinté de rose avant de verdir, si vite, là, bientôt, quatre jours après? Ou gardons-nous la mine renfrognée de l'employé Montreuillois, casque vissé sur les oreilles, insensible à l'incroyable beauté de ces fleurs qui bientôt voleront au vent?

Heureusement, la floraison des cerisiers n'est pas le seul cadeau de la nature. Les Japonais l'ont bien compris. Chaque saison représente un symbole de la beauté éphémère de la vie, mais aussi que chaque moment est précieux, des neiges blanches de janvier au houx de décembre en passant par les fleurs de prunier, les soirées au clair de lune, les feux d'artifice d'été, les feuilles rougies d'automne.

C'est une belle métaphore de la vie. De la naissance à la mort, chacun de nos moments est éphémère lui aussi. Et chacun recèle une beauté que nous ne pouvons voir que si nous y prêtons attention. Célébrer le quotidien, l'ordinaire, le populaire, les victoires, grandes et petites. Peut-être les Japonais ont-ils compris que c'est là que réside le bonheur.

Mais je suis mauvaise langue, à accuser ainsi les Français d'un tel manque de sensibilité. Ce matin, poussée par le soleil et l'énergie du dimanche, j'ai chaussé mes baskets, enfin, et repris le chemin du lac de Daumesnil pour une course à pied.

Et qu'y ai-je vu? Des stands de muguet partout, du caisson tenu par un petit garçon aux compositions élaborées des fleuristes chevronnés. Alors que la matinée avançait, les trottoirs se peuplaient, les caddies se remplissaient de fruits et légumes, et les mains serraient un brin de muguet. À tous âges, tous sexes, toutes classes sociales. J'ai croisé une jeune femme en jogging tenant un brin de muguet avec un sourire enfantin sur les lèvres.

Ainsi, nous sommes aussi capables de célébrer les saisons et leurs beautés éphémères. Dans ma course, je suis passée sous un majestueux cerisier, piqueté de fleurs blanches et rosées. Mon coeur s'est serré une seconde devant cette beauté. J'ai ralenti. Baissé mon score de vitesse. Mais qu'importe, il était si beau!

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Sous le cerisier se tenait une femme. Immobile, sous l'arbre. Debout, le nez en l'air. Pas d'appareil photo, pas de téléphone. Pas de sac à main, pas de musique. Une promenade du dimanche, en toute simplicité. Elle, et le cerisier en fleurs. Et vous, avez-vous flâné aujourd'hui? Avez-vous serré votre brin de muguet dans la main?

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