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À trente ans, j’ai réussi. Sécurité financière, bel appartement, un mariage en approche et un travail international dans le jeu vidéo. Surtout, j’ai décroché depuis quelques années le saint-graal : un CDI. Pourtant, c’est le blues : je décide de quitter mon travail pour recommencer à zéro. Parcours tout à fait personnel ou symptôme d’une génération ?

À vingt ans, je sais exactement ce que je veux. Le monde s’ouvre à moi et les possibilités me paraissent infinies. Après avoir abandonné les bancs de la fac de médecine, filière pourtant recommandée par mon entourage, je me lance dans des études de langues pour devenir enseignante. Je rêve de voyages, de transmission de mon savoir et d’inter-culturalité. En 2006, je pars au Japon pour un an. L’aventure de ma vie. Une expérience qui conforte mon amour des langues et des cultures étrangères.

À vingt-trois ans, je décroche un master de Langue, Littérature et Civilisation Étrangère, option japonais. Mais il faut être réaliste : aucun poste de professeur ne m’attendra à la sortie, même si je continue sur un doctorat. Nos enseignants nous recommandent de passer dix ou quinze ans au Japon afin de gagner en crédibilité, mais un an à Tôkyô m’a suffi pour savoir que je ne souhaitais pas y passer ma vie.

À vingt-quatre ans, le pragmatisme et la peur du chômage prennent le dessus. Je décide de bifurquer vers un master de communication, un diplôme beaucoup plus prisé dans le monde de l’entreprise. Même si la passion pour le sujet n’est pas au rendez-vous, je m’applique avec autant d’ardeur à apprendre la gestion d’entreprise, la finance et le marketing que j’en avais à mémoriser les 1945 caractères japonais nécessaires à la lecture du journal.

Je décroche un premier stage dans le service communication d’un éditeur de jeux vidéo. L’émerveillement revient : je travaille dans le jeu vidéo ! S’ensuit un second stage, puis un CDD. Je commence à voyager pour le travail : Dubai, Las Vegas…

À vingt-six ans, je monte à Paris pour un CDI proposé par un autre éditeur de jeu vidéo. Ça y est, j’ai réussi. Je travaille dans un environnement international. J’emmène la presse à Singapour, Montréal et New York. Je rencontre de talentueux développeurs et je fabrique de superbes souvenirs avec mes collègues.

À trente ans, c’est le blues. Pourtant, j’ai emménagé avec celui qui allait devenir mon mari dans un grand appartement avec terrasse, mon salaire a augmenté régulièrement depuis que je suis en CDI, et le travail est toujours aussi riche en voyages et en rencontres.

J’ai un job qui m’apporte du prestige social et de bons revenus, je tiens le saint-graal du CDI entre mes mains. J’ai réussi. J’ai tout pour être heureuse. Alors pourquoi suis-je en train de glisser peu à peu vers la déprime ? Ne m’avait-on pas promis le bonheur, une fois tout ceci obtenu ?

CDI et accomplissement personnel

Avec une bonne dose d’introspection, je me suis rendue compte que l’ambiance compétitive, hypocrite et politique de l’open-space ne me convenait pas du tout. Les voyages, qui me réjouissaient à vingt-cinq ans, me fatiguent à trente et, alors que mon mariage approche, l’idée de passer une semaine à Los Angeles pendant qu’un futur bébé restera à la maison seul avec son papa ne m’enchante guère.

En recherche de sens, plusieurs projets personnels se développent entre mes vingt-cinq et mes trente ans : chroniques littéraires, écriture de fiction, aide à des associations, projets créatifs ou d’entreprenariat à plusieurs…

C’est là que je me rends compte à quel point toute ma vie est régie par mon CDI : l’heure à laquelle je pars le matin et je rentre le soir, à quels moments de l’année je suis magnanimement autorisée à prendre une semaine de vacances, quand je suis obligée de partir en voyage d’affaires pendant plusieurs jours. Ma famille et mes projets doivent se contenter des restes, ces moments où je suis souvent trop fatiguée pour accomplir quoi que ce soit de productif. Je vis pour travailler au lieu de travailler pour vivre.

Il y a quelques mois, mes parents, dont la soixantaine approche à grands pas, ont commencé à parler de leurs projets de retraite. C’est quand je me suis mise à les envier que j’ai pris conscience qu’il me fallait un changement. Comment peut-on, à trente ans, souhaiter déjà arriver à la fin de sa vie professionnelle ? Vais-je réellement passer les trente-cinq prochaines années à attendre la retraite impatiemment, comme une lumière hypothétique au bout d’un tunnel immense ?

On nous vend le CDI comme le but ultime à poursuivre dans une vie professionnelle. Et je suis sûre que beaucoup de personnes sont très satisfaites du leur, mais en ce qui me concerne, mon CDI m’aspirait mon temps, mon énergie et m’empêchait de m’accomplir au lieu de m’apporter l’épanouissement professionnel promis.

Réussite sociale et bonheur

La réalité, c’est que tout le monde n’est pas forcément satisfait par la réussite tel qu’elle est présentée par la société. Un poste prestigieux dans une entreprise privée et un bon salaire font le bonheur de certains mais pas de tous.

Pour moi, le problème ne réside pas dans le CDI lui-même, mais dans le fait que la société l’impose comme but à atteindre pour tout un chacun, en promettant bonheur et accomplissement à la clé tout en agitant la peur du chômage sous notre nez.

Combien d’autres jeunes ont, comme moi, sacrifié une carrière dont ils avaient envie pour se ranger dans une école de commerce aux diplômes prisés par les entreprises privées ? Combien d’entre nous arrivons à la trentaine avec plusieurs années de carrière derrière nous et le blues du bonheur qui n’est pas au rendez-vous ?

À trente ans, j’ai pris conscience que le prestige social et le salaire élevé ne me rendaient pas heureuse. Alors j’ai quitté mon CDI et je suis retournée à ma réflexion. Celle que l’on mène à dix-huit ans, bac en poche : « qu’est-ce que j’ai envie de faire plus tard ? »

Et le bonheur, il est où, alors ?

Je pense que beaucoup d’entre nous se censurent, s’interdisent des vocations car elles ne sont pas assez prisées dans notre société. En six ans de carrière, j’en ai connu d’autres qui ont tout quitté. Ils sont devenus pâtissière, tenancier d’auberge de jeunesse, écrivaine. Certains ont fait le tour du monde, d’autres se sont mis à leur compte. Des entreprises ont été montées. D’autres ont quitté Paris pour rejoindre une région où il fait bon vivre.

Personnellement, je me suis demandée : quels sont les parcours qui m’impressionnent le plus dans mon entourage ? Si le modèle offert par la société ne me convient pas, quels sont les modèles alternatifs qui me font envie ?

Mon amie bijoutière qui est partie en CAP après un bac littéraire, qui a fait des services en restaurant pour payer ses matières premières et galéré au marché des artistes du dimanche pour se faire connaître, elle m’impressionne. Elle a relevé ses manches pour suivre sa voie, quelles que soient les difficultés. Elle gagne peu mais elle fait ce qu’elle aime. Je doute qu’elle attende la retraite avec impatience.

Je suis inspirée par mon prof de violon qui vit de sa musique, mon ami diplômé de l’ENJMIN (une école de jeux vidéo) qui a repris la gestion d’une boîte de playtest, une ancienne collègue qui a tout quitté pour devenir prof de yoga.

Se lancer dans un tel changement n’est pas de tout repos. Quitter la sécurité pour l’incertain. Se pencher au-dessus de l’inconnu et sauter à pieds joints. L’introspection peut être cruelle parfois. Mais le résultat en vaut la chandelle.

Aujourd’hui, je suis mariée et je n’ai plus de CDI. Je suis revenue à mes premières amours et je prépare un concours pour devenir enseignante de langues étrangères. En attendant, je consacre du temps à mes projets. Certains me rapporteront peut-être de l’argent un jour, tous m’apportent un sentiment d’accomplissement aujourd’hui. Je n’ai plus les moyens de me payer des bougies Diptyque ou des pulls du Comptoir des Cotonniers, mais je n’envie plus la retraite de mes parents.

J’ai trente ans, j’ai quitté mon CDI et je suis heureuse.

Article écrit pour la publication Medium France.