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Lorsque l’on rencontre quelqu’un et qu’on demande « que faites-vous dans la vie ? », c’est à son travail que nous pensons. Celui qui paye le loyer, les factures et la nourriture. Bien sûr, nous avons tous des « loisirs du dimanche », certains et certaines d’entre nous pratiquent des activités créatrices sur leur temps libre. Mais ce n’est pas « la vraie vie ».

Pourtant, je suis sûre que la conversation serait plus intéressante si Michèle répondait « je pratique l’illumination de livres anciens » ou « je tisse des poupées pour enfants » plutôt que « je travaille à la compta chez Bidule ».

La vie définie par l’emploi

Ainsi, on se présente à la société et on se définit par son emploi, et rien d’autre. Comme si tout le reste, ce qui nous fait vibrer, les moments passés en famille ou entre amis, notre énergie créatrice, n’était qu’un détail, une manière de remplir nos week-ends et nos vacances.

Pourquoi je trouve que c’est important de réfléchir à cette question ? Parce que je pense qu’en résultat de cela, nous orientons tous nos choix, les décisions les plus importantes de notre vie, dans le but de trouver et/ou de maintenir un emploi, en mettant de côté tout le reste comme si c’était moins important. Trivial. De futiles loisirs.

Quid de la vocation dans tout ça ? Ce que nous sommes appelé.e.s à faire au plus profond de nous-mêmes ? Pour certains, l’équation est simple : leur vocation correspond à des secteurs considérés comme valables par la société et peuvent ainsi s’épanouir dans leur emploi, qu’ils soient médecins, cuisiniers ou autre. Encore faut-il avoir le courage de poursuivre sa vocation même si elle n’est pas considérée comme prestigieuse par son entourage…

Mais pour tous les créateurs, les artistes de ce monde, qu’est-ce que cela signifie, de séparer si clairement la « vraie vie », celle de l’emploi, de ce qui nous fait vraiment vibrer au fond de nous-mêmes ? Je me souviens d’un article dans rue 89 qui se demandait « si Shakespeare était né à notre époque, serait-il devenu comptable ? » Et toi, si tu étais né.e à une époque qui ne met pas tant l’emploi salarié à tout prix en avant, que serais-tu ?

De l’écriture au « management »

Comme j’en avais parlé dans l’article sur l’écriture, ma vocation, ma maison, c’est d’écrire. Avant même de savoir écrire, j’écrivais des boucles sur du papier brouillon. Mais un phénomène curieux s’est produit, quelque part entre mes vingt et mes vingt-deux ans. Le moment où l’on devient adulte et où la « vraie vie » nous rattrape. J’ai arrêté d’écrire de la fiction, après pas loin de vingt ans de création constante et spontanée. Il était temps de prendre mes responsabilités, devenir adulte, m’inscrire dans un master de management et communication pour avoir un « vrai travail ».

Ainsi, puisque l’écriture ne pouvait pas payer le loyer, les factures et la nourriture, j’ai arrêté d’écrire pour me consacrer à la vraie vie : obtenir le diplôme si essentiel puis décrocher un emploi. Mais le plus inquiétant, c’est que tout ceci s’est passé inconsciemment. Je ne me suis pas dit « bon Florie, maintenant tu as vingt-deux ans, il est temps d’arrêter d’écrire sur des batailles de dragons dans l’espace, maintenant vas réviser tes cours d’analyse financière ».

Non, le conditionnement est beaucoup moins évident que cela. J’ai arrêté d’écrire de la fiction peu à peu, sans m’en rendre compte. Et puis je me suis réveillée un matin, à vingt-six ans, chargée de communication dans « la vraie vie », ayant abandonné, sans m’en rendre compte, tout ce qui me nourrissait de l’intérieur : la lecture, l’écriture, mon activité créatrice à moi. J’étais trop occupée à travailler et à dépenser mon argent durement gagné pour acheter un nouveau sac à main.

J’avais internalisé l’idée que comme mon emploi, dans la vraie vie, ne pouvait pas être écrivain de fiction, alors je devais arrêter d’écrire. Jamais ne m’était-il venu à l’idée que ma vocation, l’écriture, pouvait être la vraie vie. Et encore moins qu’elle pouvait coexister avec un travail qui, lui, viendrait payer le loyer.

Une autre vision de la vraie vie

Et si la vraie vie, c’était votre vocation ? Si la vraie vie, c’était ce qui vous fait vibrer, ce qui vous inspire, ce qui vous motive, ce que vous fabriquez avec vos deux mains ? Si nous étions des créateurs avant d’être des consommateurs ? Si on pouvait avoir une vocation autre que ce que paye le loyer ?

Elizabeth Gilbert (encore elle !), dans son podcast Magic Lessons, parle aussi de la vraie vie. Elle dit que le travail, c’est ce que nous faisons. Ce que la plupart d’entre nous devons faire pour payer les factures et s’occuper de notre famille. Mais ce n’est pas forcément la vraie vie.

Certains et certaines d’entre nous ont réussi à fusionner les deux. Leur vraie vie leur rapporte de l’argent, soit parce que leur vocation est de nature à devenir un emploi, soit parce que leur art leur permet de vivre.

Mais pour le reste d’entre nous, qu’est-ce qui nous empêche de faire un travail d’un côté, et de vivre notre vraie vie de l’autre, développer notre vocation du mieux que nous pouvons ici et maintenant ? Parce qu’il n’y a rien de frivole, de superficiel ni d’inutile à cultiver un art, mettre un peu de notre âme dans ce que vous fabriquons, partager un bout de notre humanité.

Franchement, vous auriez préféré, vous, que Shakespeare ait décidé de devenir comptable ?

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