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La semaine dernière, je vous parlais de s'inspirer de personnes que vous admirez afin d'en tirer le meilleur et de tendre vers ce modèle vous-même. Mais se comparer à d'autres peut aussi avoir un effet inverse : se décourager de jamais réussir à atteindre ce que nos modèles sont parvenus à faire. Pourquoi? Parce que nous comparons nos "coulisses", avec nos brouillons, nos doutes, nos échecs, nos refus, nos fêlures, avec leur "spectacle" : tout ce qu'ils et elles ont réussi à accomplir dans leur vie, leurs succès.

Le problème avec ce type de comparaisons, c'est qu'il n'est pas équitable. Imaginez que vous êtes critique de théâtre. Vous n'allez pas assister à la répétition d'une pièce A et la comparer avec la grande première de la pièce B. Vous comparerez un spectacle fini avec l'autre. Le problème avec les spectacles finis, c'est qu'ils sont le résultat de tout ce qui se passe en coulisses. En tant que spectateurs et spectatrices, tout semble facile, naturel. On n'a pas conscience des heures et des heures de répétitions, d'échecs et d'ajustements. Peut-être que les acteurs ont échoué, douté, jeté l'éponge, repris du service avant d'en arriver là.

Je vais donner l'exemple de l'écriture dans ce billet, mais je pense que cette réflexion peut s'appliquer à tout : à moins d'en être très proche, nous ne voyons que le "spectacle" des gens qui nous entourent. Nous voyons l'image qu'ils et elles veulent bien renvoyer, les photos qu'ils et elles sélectionnent pour leurs réseaux sociaux. Nous ne voyons ni leurs doutes, ni leurs échecs, ni leurs premiers pas de débutant.e.s. Et pourtant, nous comparons bien leur produit fini avec nos échecs, nos premiers pas, nos doutes !

Au quotidien, on va comparer les photos de vacances et les statuts heureux des copains sur facebook, mais, franchement, qui poste des photos pourries et des statuts qui reflètent vraiment nos doutes et nos fêlures? On compare une sélection rigoureusement choisie avec tous nos défauts intérieurs. Je pense d'ailleurs que c'est l'un des grands dangers des réseaux sociaux, mais c'est une discussion pour un autre jour.

L'écriture sacralisée

Lorsque j'ai voulu reprendre l'écriture sérieusement, c'est-à-dire avec l'objectif de terminer un roman, m'améliorer, le faire lire autour de moi et, peut-être, être publiée un jour, la tâche m'a semblée irréalisable. Je suis juste moi, pas Victor Hugo ou Marcel Proust. Je relisais mon premier chapitre en le comparant avec le livre qui traînait sur ma table de chevet en me disant que je n'avais aucun talent, que l'écriture n'était pas faite pour moi.

Le problème? En tant que lecteurs et lectrices, nous ne voyons que le "spectacle", le produit fini d'un écrivain. Lui ou elle aussi a commencé par un premier chapitre tout moisi, une nouvelle sans chute ou encore un texte bourré de répétitions. Mais nous ne le voyons pas. Parce que le texte a été remanié mille fois, relu par un comité de lecture, sélectionné et corrigé par un éditeur avant de sortir. Pire encore, si on se compare avec des classiques de la littérature, leurs livres les plus connus sont peut-être ceux qui ont été écrits en fin de carrière, après des décennies d'expérience.

Viendrait-il à l'idée d'un pâtissier débutant de se comparer à un chef étoilé depuis trente ans? Peut-être. Mais sûrement moins qu'un écrivain débutant. Parce qu'en artisanat, nous savons qu'une compétence se développe, qu'on commence débutant, qu'on apprend et que c'est à force de travail qu'on devient maître de son art.

Pour l'écriture, en France en particulier, j'ai l'impression que c'est un art sacralisé. Ce doit être une forme de génie, une inspiration qui sort de nulle part et touche la plume de l'écrivain de génie, sans inspiration, sans effort. Si je n'arrive pas à écrire un chef d'oeuvre lors de mon premier jet, alors je n'ai pas "ce qu'il faut" pour être écrivain.

Mais c'est faux! L'écriture, c'est comme tout. Je pense que tout le monde est en mesure d'écrire un manuscrit publiable. Mais pour cela il faut écrire, encore et encore. Se faire relire, mettre le nez dans ses erreurs, corriger, recommencer. Apprendre. Et surtout, il ne faut pas comparer son premier brouillon avec le douzième chef d'oeuvre d'un écrivain reconnu.

Tout le monde est passé par là

Alors comparons nos coulisses avec leurs coulisses. J'ai lu un jour la phrase suivante (dont j'ai perdu la source, mais je suis presque sûre qu'il s'agissait d'un TED talk) :

Avez-vous jamais imaginé William Shakespeare enfant? Personne n'imagine ce genre de choses. Vous imaginez son prof d'anglais? "Shakespeare, peut mieux faire."

Dans le cadre de mes révisions de concours, j'ai étudié la biographie de Jane Austen ces dernières semaines. Saviez-vous que Pride and Prejudice (Orgueuil et préjugés) et Sense and Sensibility (Raisons et sentiments), ses deux romans les plus connus, avaient connu une première version plus de dix ans avant leur parution? Versions qu'elle a retravaillées sur plusieurs années? Et saviez-vous que les éditeurs ont refusé de la publier pendant des années, et que son premier manuscrit accepté, Susan, n'avait jamais été publié et qu'elle a dû en racheter les droits dix ans plus tard?

Quand on cherche un peu, des histoires comme ça, il en existe une myriade. Elizabeth Gilbert a reçu des rejets pendant six ans avant d'avoir son premier roman publié. Il est dit que J.K. Rowling a vu Harry Potter refusé par quinze maisons d'éditions (qui doivent s'en mordre les doigts aujourd'hui...). Dans le livre qui est sur mon chevet en ce moment, La guerre éternelle de Joe Haldeman, il est expliqué en préface qu'à l'époque (1975), le manuscrit avait été refusé par toutes les maisons d'édition américaines car il était trop sombre. L'auteur avait finalement dû réécrire une partie du roman avant qu'il ne soit finalement accepté...

Ce genre d'étude de coulisses marche aussi pour le processus créatif en lui-même. L'image de cet article est un brouillon de Marcel Proust. L'un de mes livres préférés de l'année dernière, La justice de l'ancillaire, sorti aux États-Unis en 2013, a été commencé lors du NaNoWriMo (national novel writing month, en novembre) 2002. Onze ans avant sa publication.

Persévérer

Mon propos ici n'est pas de dire que je me vois la prochaine J.K Rowling, ou que mes romans seront étudiés en cours de français dans les siècles à venir, mais plutôt de constater que lorsqu'on compare les coulisses de toutes ces personnes avec mes coulisses d'autrice, ce n'est pas si différent, après tout. Tout le monde a commencé par un brouillon qui a été maintes fois relu et corrigé. Beaucoup d'écrivains ont commencé leur carrière par des rejets. Beaucoup d'écrivains contemporains que j'ai rencontrés en salon ont un travail à côté et expriment leur plume tout en vivant leur vie — je peux donc faire comme eux, continuer à écrire sans pour autant avoir pour obligation de gagner assez de mes livres pour en vivre.

La différence entre ces écrivains qui ont réussi et tous les autres? Ils ont continué. La leçon que j'en tire, c'est de persévérer. Se relever malgré les échecs. Avoir le courage de reprendre les manuscrits des débuts (coucou les Contes de l'Aeneas!) et de tout réécrire. Le courage d'envoyer aux maisons d'éditions, d'accueillir les refus comme autant d'étapes vers l'amélioration, et d'expériences d'écrivain. Et continuer. Écrire encore, malgré les periodes de travail prenantes, malgré la naissance des enfants, malgré les périodes de doute et la liste sans fin des corrections proposées par les bêta-lecteurs(trices).

Votre truc n'est peut-être pas l'écriture. C'est peut-être la photographie, le crochet, un autre type d'artisanat. C'est peut-être les voyages, la déco d'intérieur, votre carrière ou le fait d'être parents. Dans tous les cas, il faut persévérer. Et surtout, ne comparez pas vos coulisses avec leur spectacle!

PS : Si le sujet des coulisses d'écrivain vous intéresse, je vous recommande de lire L'urgence et la patience, de Jean-Philippe Toussaint. Un petit essai d'une centaine de pages à peine, où il explore les différents aspects de la créativité, du processus d'écriture et autres dans une série de pensées prenantes.

Source de l'image: BNF Gallica. Marcel Proust, à la recherche du temps perdu.