"Tu te rends compte, Jack, les étagères qu'on fait maintenant, elles mettent pas six mois à se fendre si tu as le malheur poser un réveil dessus, quand elles s'effondrent pas carrément, les maisons pareil, les habits pareil. Ces salopards-là, ils ont inventé des plastiques qui permettraient de construire des maisons ÉTERNELLES. Et les pneus, tiens! Des milliers de morts sur les routes d'Amérique, tous les ans, à cause de pneus défectueux qui explosent dès qu'on roule. Pareil pour la poudre dentifrice. Ils ont mis au point une pâte, si tu en prends quand tu es gosse, ça te protège des caries toute ta vie, mais ils se gardent bien de le dire. Pareil pour les vêtements. on pourrait les faire inusables. Mais on préfère fabriquer de la camelote, comme ça tout le monde continue à trimer avec l'horloge pointeuse, à se syndiquer pour pouvoir râler, et à patauger pendant qu'on s'empoigne dans les grandes largeurs entre Washington et Moscou." Il a soulevé son énorme planche de bois pourri. "Ca ferait pas une superbe étagère, ça?"

— Jack Kerouac, Sur la Route (1957)

Ces dernières semaines, je me suis attelée à ce grand classique: Sur la Route, de Jack Kerouac. Ce livre, qui a fortement participé à l'entretien de ce mythe Américain du road trip, de la liberté au volant de sa voiture, en jean et T-shirt blanc, chewing gum à la bouche.

La mise en page est déjà curieuse: aucun paragraphe. Comme les voyages du héros, le roman est écrit au kilomètre, bout à bout, donnant l'impression au lecteur qu'il s'embarque avec Jack et Neal Cassady sur les routes des States. Au fil de quatre livres, Jack raconte, d'une manière autobiographique, ses voyages, en stop ou en voiture, avec sa bande d'amis - un aperçu des Etats-Unis de la fin des années 40, la liberté, l'inconnu, mais aussi l'irresponsabilité et la décadence.

Ce qui m'a le plus touché dans cette aventure, c'est cette impression que tout est possible. Ils partent avec quelques sous en poche et traversent le pays, de New York à San Francisco, avec cette confiance légère en l'avenir. Aucun souci de sécurité ou de chômage - s'ils n'ont plus d'argent, ils trouveront une solution, une fois sur place, ils trouveront quelques chose. N'avons-nous pas perdu cette candeur de l'exploration de la vie, aujourd'hui, avec nos écoles de commerce, nos chiffres du chômage et notre peur incessante d'un avenir plus noir? Ce sentiment de liberté, ressenti par Jack lorsqu'il part sur la route avec 100 dollars en poche, je ne l'ai jamais vraiment ressenti dans ma vie, malgré le fait d'avoir grandi dans un pays privilégié, et ne jamais avoir manqué de rien.

Enfin, une certaine philosophie de vie se dessine en filigrane de ce voyage inattendu et impétueux. Comme le montre cette citation ci-dessus, les gens que Jack croise au fil de la route sont en marge de la société, et les questions qu'ils se posent parfois sont très pertinentes, même si quelques pages plus tard, ils partent se saoûler en ville en toute légèreté. Ce contraste est saisissant, et captivant. Une approche nonchalante de la vie, mais en même temps une conscience précise et éveillée de notre monde.

Même si je n'ai jamais été attirée par l'imaginaire Américain, j'ai beaucoup apprécié Sur la Route, un voyage d'initiation vers l'âge adulte, entre légèreté et gravité.