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On se presse pour gagner du temps ici et là, on grapille des minutes en courant après le métro, en pressant nos proches, en sautillant devant le micro-ondes qui ne réchauffe pas le plat assez vite. Mais j'ai lu une question intéressante sur le sujet : qu'en faisons-nous, de ce temps que nous "gagnons" en allant toujours plus vite? Ces minutes grapillées, quand en profitons-nous? C'était James Gleick qui posait la question, en 1998, dans son livre Faster, qui présageait déjà, il y a vingt ans, la pente glissante de la productivité et du gain de temps à tout prix.

Que fait-on du temps gagné?

Carl Honoré s'est posé la même question, lorsqu'il a envisagé de raconter des histoires express à ses enfants grâce à une série de livres de contes en soixante secondes. Si le temps que nous grapillons ne sert pas à profiter de nos enfants, et plus généralement, de nos proches, nos moments de repos, alors à quoi sert-il? Pourquoi courons-nous partout comme des poulets sans tête?

Pendant la révolution industrielle, lorsque de nouvelles machines ont permis de produire les objets plus vite et moins cher, d'augmenter la rentabilité des terres agricoles, certains économistes pensaient que dans le futur, nous ne travaillerions plus que quelques heures par semaine grâce au gain de temps occasionné par ces nouvelles technologies. Cent cinquante ans plus tard, nous travaillons de plus en plus. La machine à laver nous a permis de ne plus passer des heures à laver notre linge. Ditto pour le lave-vaisselle, le micro-ondes et autres appareils de notre quotidien moderne. Pourtant, avons-nous l'impression de profiter de notre temps pendant que le linge se lave tout seul?

Si Jésus revenait aujourd'hui, dit Serge Marquis avec humour, ce n'est pas les paralytiques qu'il ferait marcher. Il ferait marcher ceux qui courent.

Dans la société du stress, de la pression et du burn-out, je me demande si nous ne vivons pas une vie plus accélérée que jamais, malgré tous nos efforts pour "gagner du temps", chaque jour, chaque heure, chaque minute. Peut-être sommes-nous obsédés par le temps qui passe, les heures, les minutes, les secondes, là où nos ancêtres n'avaient guère que le soleil et la cloche des églises pour leur donner une idée des heures qui s'égrènent.

J'en profiterai plus tard

Lorsque l'on se pose vraiment la question : où est passé le temps que j'ai "gagné"? Quand vais-je en profiter? Souvent, la réponse est "plus tard". Ce week-end, les prochaines vacances, la retraite même? C'est comme si nous accélérions, encore et encore, sur un tapis roulant devenu fou, en espérant qu'il ralentisse tout seul bientôt, ce soir, ce week-end, pendant les vacances.

Mais si j'ai appris une chose ces quatre derniers mois, c'est que si on ne sait pas profiter de son temps quand on en a peu, on n'en profite pas davantage quand vient le moment de prendre une pause. Depuis que j'ai quitté mon travail, tout mon temps m'appartient. Bien sûr, j'ai de choses à faire, des projets personnels, des révisions de concours, des missions freelance... Mais j'ai l'occasion de ralentir si je le souhaite. Je ne suis pas attendue à un bureau. J'ai peu de rendez-vous, peu d'obligations à la minute. C'est d'ailleurs le principe même d'une année sabbatique. Ralentir après la tempête. Souffler, prendre son temps. Une bulle de récupération au sein d'une longue vie active.

Et pourtant, mon temps, je n'en profite pas davantage que quand j'offrais quarante heures de mon temps à une entreprise. Les listes de tâches à rallonge, le stress lorsque passe l'horloge alors que la "to-do" n'est pas complétée. Je n'ai même plus le week-end pour me reposer, à moins de m'y obliger. Je n'ai jamais appris à ralentir, à laisser passer le temps, à profiter de l'instant. Je n'ai jamais appris qu'à grapiller des minutes, compter les listes de tâches et regarder ma montre avec anxiété.

Le temps, précieux et inépuisable

Dans le monde d'aujourd'hui, nous usons et abusons de l'expression "perdre son temps". On perd son temps dans la queue du supermarché, pendant que le micro-ondes chauffe, pendant qu'on parle avec une personne qui ne nous intéresse pas. On est tellement obsédé par l'idée de perdre son temps qu'on oublie qu'il n'existe pas. Pas vraiment. Tout ce qui existe, c'est maintenant. Ce que l'on est en train de faire, ce qui se passe autour de nous, la manière dont on choisit de passer son temps. Serons-nous jamais à court de temps? Pas tant qu'on est vivant.

Mais dites-moi, quand perdons-nous vraiment notre temps? Lorsqu'on court après le métro, la montre nous le nez, stressé.e à l'idée d'être en retard et obsédé.e à l'idée de perdre du temps? Ou bien lorsque l'on profite de la balade, prend le temps de saluer les voisins et de regarder la nature, la ville, la vie autour de nous?

Et en même temps, le temps est précieux. Nous sommes ce que nous répétons chaque jour, dit Aristote. Les choix que nous faisons chaque minute construisent qui nous sommes au fil des semaines, des mois, des années. Mais ce temps que nous grapillons ici et là, dans notre société malade de l'accélérateur, sert-il réellement à devenir qui nous souhaitons? Prenons-nous même le temps de nous poser la question? À quoi ça sert, de "gagner du temps", si ce n'est pas pour en faire ce qui vous tient à coeur, comme raconter une histoire à vos enfants le soir, pour reprendre l'exemple de Carl Honoré?

On peut perdre une journée à courir après le temps, cocher des listes de tâches et oublier de vivre. Ou bien on peut ralentir. Profiter du moment, même s'il consiste à faire la vaisselle. Écouter nos proches lorsqu'ils nous parlent. Parce qu'un jour, ils ne seront plus là. Nous ne serons plus là. Se poser, s'arrêter, réfléchir. Réfléchir à ce que l'on veut vraiment faire de tout ce temps "gagné" lorsque l'on se dépêche tant...