Comme annoncé, voici, pour fêter le Ray's Day 2016, une nouvelle inédite en lecture libre. Vous retrouverez le début ci-dessous, avec un lien de téléchargement PDF ou EPUB pour la nouvelle complète si elle vous plaît. Bonne lecture et bon Ray's Day!

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L’agent Altermatt vida ses poches dans un bac en plastique. Comme tous les matins, il s’avança sous le portique de sécurité et salua l’officier Renoir en récupérant son bazar. Comme tous les matins, Renoir ajusta sa casquette en lui serrant la main et lui promit une bière un de ces quatre. Comme tous les matins, il approcha son poignet du détecteur, et, quatorze secondes plus tard, la machine lui tendit un café tout chaud.

Le soleil dardait ses rayons sur l’immense escalier de pierre, vestige d’un autre temps. Altermatt soupira. Pourquoi n’avaient-ils toujours pas installé d’ascenseur ? Et pourquoi l’Agence pour la Paix et la Prospérité ne déménageait-elle pas de ce vieil immeuble en pierre aux plafonds interminables et aux statues étranges ? Les bureaux n’étaient pas climatisés et son centre commercial préféré se situait à l’autre bout de la ville.

Il jeta la tasse en plastique et s’installa lourdement à son bureau. Le chef était parti en réunion. Non sans laisser un dossier et un petit mot, constata Léo Altermatt en grimaçant. Dossier urgent, individu suspect. Enquête immédiate. L’agent pour la Paix et la Prospérité ouvrit la chemise en carton et saisit la fine feuille de papier électrisée. Au contact de ses doigts, elle s’illumina brièvement et afficha un sommaire. Un dossier complet : fiche d’identité, logement, travail, comptes en banque, localisations GPS, tests de personnalité, dossier de santé. Ce matin-là, l’agent Altermatt se servit un second café.

Quelques heures plus tard, il avait installé une jeune femme dans le box interrogatoire. Gabrielle Blanche, trente ans, coordinatrice administrative chez Haussmann, la plus grosse entreprise de propriétaires immobiliers de la ville. Il avait lu quelque part qu’au début du siècle, les particuliers étaient parfois propriétaires de leur propre logement. Que certains investissaient même pour la location à d’autres particuliers. Où avait-il bien pu lire de pareilles inepties ? Léo haussa les épaules.

Il observa la jeune femme de l’autre côté du miroir sans tain. Elle se tenait droite, les avant-bras posés sur la table. Elle portait une chemise de soie noire. Un trench beige était posé sur sa chaise. Vieux de quatre saisons, remarqua Léo en grimaçant au souvenir de son prix lorsqu’il l’avait offert à sa sœur. Sous la table, il apercevait un pantalon noir et une paire d’escarpins à talons rouges, datant aussi de quelques années. Ce n’était pas habituel de voir une femme de cet âge aussi en retard sur la mode, mais cela ne constituait guère un motif d’enquête immédiate.

Le soleil de midi jouait avec les cheveux couleur d’automne de la jeune femme. Quelques mèches châtain clair tombaient sur ses épaules, et la lumière révélait de délicats reflets d’un roux flamboyant. Existait-il des teintures capillaires aussi subtiles ? Léo aperçut quelques cheveux blancs quand la femme tourna la tête vers la fenêtre. Il secoua la tête. Pas de teinture ? Même si les quelques entreprises de cosmétiques qui se partageaient le marché étaient puissantes, cela ne pouvait pas créer l’urgence du dossier non plus. Le menton niché au creux de sa main, la jeune femme promenait son regard au-dehors, deux noisettes posées sur son teint de lait.

Léo Altermatt était l’un de meilleurs enquêteurs de son équipe, mais il s’avoua vaincu : après avoir passé la matinée à éplucher le dossier de la jeune femme et observé la visiteuse à son arrivée, il n’avait aucune appréhension de la nature de ce cas. Pourquoi était-elle sous enquête ? Il saisit la pochette cartonnée et entra dans la pièce. Mademoiselle Blanche se leva et lui serra la main. Son chemisier noir tombait sur un pantalon serré, révélant de jolies jambes mises en valeur par ses délicats talons rouges. Ses manches retroussées dévoilaient une simple montre en cuir. Un style parisien chic typique du début du vingt-et-unième siècle, revenu en vogue après l’exceptionnelle campagne publicitaire d’une marque de luxe française voilà quelques années.

Léo prit place en face de Gabrielle Blanche et ouvrit le dossier. Elle vivait seule dans un quartier populaire de la ville, de l’autre côté du fleuve. Elle se rendait au travail du lundi au dimanche matin, passait ses soirées chez elle ou dans les quartiers de loisir nocturne de la ville. Avec ses amies, précisa-t-elle.

Elle se déplaçait régulièrement dans un quartier résidentiel de banlieue, visiter un proche, disait-elle. Léo jeta un œil au dossier de l’homme en question : aîné de la jeune femme de presque deux décennies, Gotan Bérault présentait un physique plutôt avenant et un dossier sans aspérité. Gabrielle se confirma pourtant célibataire. Elle n’avait jamais eu d’aventure plus longue qu’une saison de football. Ses quelques congés se passaient en ville, elle voyageait peu. Vu le prix des transports interurbains, qui pouvait se le permettre aujourd’hui ?

Léo parcourut le dossier d’évaluation de sa hiérarchie en lui posant quelques questions sur son travail. Les réponses de la jeune femme correspondaient aux annotations de ses supérieurs. Elle travaillait avec application, elle était discrète mais globalement appréciée de ses collègues, même si elle sortait rarement en leur compagnie. Sans histoires, elle n’avait guère eu qu’un avertissement pour léger retard en six ans de carrière.

Son historique d’utilisation en ligne ne présentait aucune anomalie : guidage GPS, utilisation d’e-shops, comparaisons d’avis de restaurants, communications avec sa famille et ses amis, jeux en ligne. Rien d’extraordinaire, si ce n’est qu’elle visionnait peu de vidéos culturelles et ne possédait pas de chaîne personnalisée ni de file d’attente de ses émissions préférées.

Léo tapota son papier électrisé et les relevés de compte de la jeune femme s’affichèrent. Rien d’anormal, mis à part le fait que sa dette ne dépassait pas six pour cent de ses revenus annuels ; un chiffre extrêmement bas pour une femme de son âge. Elle consommait peu, mais ses dépenses restaient ordinaires : loyer, alimentation, sorties. Rien de tout cela ne pouvait être retenu contre mademoiselle Blanche.

Alors qu’il raccompagnait la jeune femme vers la sortie, Léo Altermatt se demanda pourquoi le dossier de la jeune femme avait atterri sur son bureau. Il regarda Gabrielle passer le portique de sécurité, rabattre le col à tartans de son trench, hésiter à la sortie. L’agent s’approcha de la fenêtre et observa la rue, maintenant noyée sous une pluie fine à la lumière des réverbères. Gabrielle Blanche s’était arrêtée le long de la route, le regard posé sur la lumière colorée d’une enseigne de vêtements. Les gouttes de pluie dansaient avec les rayons rosés en un ballet de lumière discret et irréel.

Léo reprit ses esprits. Était-ce la scène que mademoiselle Blanche observait avec tant d’intérêt ? Ne lui laissant pas le temps de la réflexion, la jeune femme se tourna et partit vers la station de métro, ses jolis escarpins rouges battant le trottoir humide.