La liberté est une vertu qui a la côte. Elle a sorti les gens par millions, rassemblés place de la Nation au nom de Charlie, au nom de sa voix. Elle a porté les espoirs d’une nation un brin naïve au sortir d’une longue monarchie, flanquée de ses autres amies d’illusion : Liberté, Égalité, Fraternité. Elle se défend par millions de followers au compte twitter d’Edward Snowden, et porte à bout de bras son antique sœur au goût du jour, la démocratie.

Et pourtant, quelle est-elle, cette liberté ? Celle que l’on sacrifie par bribes, quelques centimes de liberté pour une rasade de sécurité ? Pensons-nous à elle, lorsque l’alarme sonne, du lundi au vendredi, nous réveillant prêtes et prêts à enfouir notre temps et notre expertise dans les poches d’un autre ? Le choix est-il liberté ? Trente mètres carrés à Paris ou cinquante dans la petite couronne ? Chaussures bordeaux oxblood ou bleu navy ? Essaouira ou la Réunion ?

Je ne vois pas de cages, pas de prisons. En tout cas, pour celui qui n’a pas fauté. Mais ces murs invisibles ne sont-ils pas plus redoutables encore ? Ceux de l’ignorance, de la conformité, du bien-penser ? Sur notre lit de mort, aurons-nous l’impression d’avoir vécu libres ?

À force d’entendre que nous pourrions être ou faire tout ce qu’il nous plaît, nous méprisons l’ordinaire de notre existence. Si nous pouvons tout atteindre, pourquoi sommes-nous donc bloqués dans cette petite vie insignifiante ? C’est ainsi que l’illusion de liberté prive de joie. Car cette illusion est tragique.

Une femme peut maintenant travailler, avoir le contrôle sur son corps. Elle a plus de liberté que nos ancêtres n’osaient en rêver. Et pourtant. Où sont mon mètre quatre-vingts, ma silhouette longiligne et mon maquillage impeccable ? Est-ce là l’usage que nous faisons de notre liberté, femmes modernes qui passons notre énergie à paraître jeune et jolie, et notre argent en soldes privées ?

Quelles sont les possibilités qu’offre la société moderne dans laquelle nous sommes nés ? Le tour du monde en vingt-quatre heures, de quoi exciter le professeur Phileas Fogg. Toute la connaissance du monde à portée de clic, une culture foisonnante dans une civilisation en paix. Ici, en tout cas. Avons-nous tous usé de notre liberté pour travailler plus de quarante heures par semaine, emprunter sur vingt-cinq ans, équiper nos pénates du dernier gadget à la mode ? S’agit-il réellement de notre seule option ?

En réalité, je pense que la liberté est aveuglante, assommante, étourdissante. Que faire d’autre ? Si tout est réellement possible, alors ce n’est pas un chemin qui se déroule sous nos pas, mais le gouffre sans fond de l’inconnu. Allez-vous sauter, ou marcher sagement le long du bord ? Sur votre lit de mort, vous direz-vous que vous avez vécu ?