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Depuis que je suis en réorientation de carrière, je n’ai jamais disposé d’autant de temps à organiser à ma guise, et je ne me suis jamais sentie aussi dépassée par la quantité de choses que j’ai envie de faire. Serge Marquis appelle cela être confronté.e à son humanitude. C’est-à-dire nos limites d’être humain.

Vous pouvez voir son explication dans cette vidéo, il définit le concept bien mieux que moi. En gros l’idée est que nos journées se composent de vingt-quatre heures, nous disposons de deux yeux, deux oreilles, deux bras, deux jambes et un cerveau, ce qui donne une limite à ce que l’on peut accomplir chaque jour, chaque semaine, au cours de notre vie. Et cette limite reste la même quelle que soit la quantité d’informations, de loisirs, de livres, de distractions que nous avons à disposition.

Un monde saturé de possibilités

Dans le monde moderne, nous avons accès à plus de choses que jamais dans l’humanité. Rien qu’internet nous offre une quantité de sites, de vidéos, de podcasts ou encore de MOOCs, et je ne parle que de ce qui peut m’intéresser, moi. Il défile plus de tweets que nous sommes capables d’en lire, et il se produit plus d’œuvres culturelles chaque jour que nous ne pourrions en consommer dans l’année.

Là où dans le passé, nous avions accès, par exemple, à une bibliothèque locale qui détenait 1000 livres dont 25 nous intéressaient, aujourd’hui c’est un catalogue complet qui est à notre disposition rien qu’entre Amazon (ou les gentils libraires locaux et leur possibilité de passer commande) et les e-books, avec virtuellement des milliers de titres qui peuvent nous intéresser dans le tas.

Mais qui peut lire des milliers de livres dans une année, une vie entière ? Et c’est là que l’on se retrouve confronté à cette « humanitude ». La pile à lire qui s’amoncelle dans ma bibliothèque me confronte à mon humanitude. De même pour la liste des articles de blogs non rédigés et les idées de nouvelles et romans non écrits, et bien d’autres choses encore.

Même en ne retenant que ce qui nous intéresse, nous finissons avec davantage à disposition que nous ne pourrons jamais lire, créer, apprendre dans toute notre vie. Et les algorithmes de Youtube et consorts n’aident pas en proposant encore plus de vidéos intéressantes à la suite d’un visionnage (il faudra que je vous parle de la quantité de vidéos que j’ai visionnées récemment sur le bullet journal. Ou pas.)

La peur de passer à côté

Il existe un phénomène appelé en anglais FOMO (Fear Of Missing Out). C’est la peur de passer à côté de quelque chose : une tendance twitter, une soirée organisée en ville, un concert « à ne pas manquer », une paire de chaussures en édition limitée. En écoutant Serge Marquis parler d’humanitude, j’ai l’impression que l’on touche exactement à ce concept avec la FOMO : on voudrait lire tous les tweets, participer à toutes les soirées, observer tous les couchers de soleil, être dans tous les coups, mais c’est impossible !

Pourtant, quelle marque ne joue pas sur cet effet pour nous faire consommer ? Promotions en temps limité, objets fabriquées en petites séries, tout est fait pour nous faire sauter sur l’occasion de peur de passer à côté.

Alors nous devenons boulimiques de consommation : d’objets, de réseaux sociaux, d’informations ; de peur de passer à côté, de peur d’être confronté.e.s à notre humanitude. Avec quelles conséquences ? Accumuler des objets dont on se serait bien passé ? Courir après les rendez-vous sans prendre le temps de profiter du moment présent ?

Ralentir et accepter nos limites

Lorsque j’ai commencé à organiser mon temps moi-même, je me suis trouvée confrontée à mon humanitude et cela m’a fait peur. De cette angoisse de ne jamais réussir à lire tous les livres que je voudrais, écrire tous les romans que j’ai en tête, apprendre tous les MOOC. Alors je passais de la précipitation à la procrastination. De l’impossible à la fuite.

Jusqu’à ce que je me rende compte que la solution était toute simple : ralentir. Pour profiter de ces vingt-quatre heures, ces deux yeux, oreilles et jambes au lieu de courir après l’impossible. Faire un tri, un choix. Accepter qu’il sera impossible de tout lire, tout voir, tout apprendre, tout créer. Hiérarchiser les priorités et surtout profiter de ce que l’on a choisi de lire, voir, apprendre et créer.

Mon premier pas vers l’acceptation de mon humanitude ? J’ai dressé la liste de tout ce que j’avais prévu de faire en cette année sabbatique et je les ai classées par ordre de priorité. Puis j’ai réduit. J’apprends à dire non. Pas seulement à ce qui m’ennuie, mais aussi à ce qui m’intéresse, si ce n’est pas prioritaire.

Parce que comme le dit Serge Marquis, on se sent bien mieux en fin de journée avec une liste de quatre tâches accomplies qu’avec une liste de dix tâches dont on n’aurait terminé que la moitié.

Je pense que cet état d’esprit s’applique à tous les domaines de la vie. C’est l’essence même de la simplicité, finalement. Savoir choisir ce qui mérite d’occuper notre espace et notre temps, se délester de l’inutile et profiter de ce que nous avons choisi de garder, que ce soit des objets, des loisirs, des amis, des expériences…

Image: un petit morceau de mon effrayante pile à lire...