money-pot.jpg

"Fauché comme les blés? Essayez de passer un week-end ou une journée sans rien dépenser" dit le chapeau d’un article de magazine sur les bons plans à bas coût. Si les suggestions en elles-mêmes proposent de bonnes idées, la présentation m’a laissée songeuse.

Doit-on attendre d’être fauché pour s’inquiéter de nos dépenses ou profiter d’activités en libre accès ? L’argent est-il fait pour être dépensé jusqu’au dernier sou ? Dans une société où le statut s’affiche à travers la richesse, quelle place prend l’argent dans nos vies ?

L’argent comme symbole de statut social

Dans notre société, l’argent est un symbole de réussite sociale. Le succès se mesure par le salaire et l’objectif dans une carrière est de gravir les échelons pour gagner de plus en plus d’argent. Faire fortune est un but pour beaucoup d’initiatives et lorsqu’on demande aux gens ce qu’ils aimeraient avoir pour être plus heureux, ils répondent en majorité « de l’argent ».

Ainsi, l’argent devient une fin en soi et le dépenser est une manière de montrer son statut sur l’échelle sociale. Pourquoi les marques prestigieuses ont-elles autant de succès malgré leur prix prohibitif, pas toujours justifié par une qualité supérieure à des alternatives abordables ? Pourquoi ces marques possèdent-elles un logo ou des couleurs reconnaissables ? Pourquoi s’apparentent-elles le plus souvent à ce qui est visible par autrui (vêtements, voitures, décoration…) ?

Porter un sac de créateur ou conduire une voiture de luxe devient une manière de montrer qu’on a eu les moyens de se le payer (que ce soit vrai ou pas, crédit à la consommation inside). Par extension, dépenser son argent au vu et au su de tous serait donc aussi un moyen de revendiquer son appartenance à une certaine classe sociale.

Les pinces et les pingres

C’est ainsi qu’on en revient à ce fameux chapeau d’article. Si dépenser son argent est un moyen de montrer son statut social (supérieur à ceux qui sont fauchés, donc), se montrer avare à la dépense serait au contraire mal vu dans notre société de consommation. On en déduit que la personne est fauchée. Après tout, ne faut-il pas « être fauché comme les blés » pour s’intéresser aux bons plans gratuits du week-end ?

Que penser alors de celles et ceux qui souhaitent se montrer économes parce qu’ils ont d’autres projets pour leur argent, ou pour leur temps ? On nous a beaucoup parlé de « travailler plus pour gagner plus », mais qu’en est-il de « dépenser moins pour avoir plus de temps » ? Dans une société où l’argent est un symbole social, doit-on en conclure qu’il rend heureux ? Gagner, et donc dépenser, son argent est-il une fin en soi ?

Pourtant, un autre mouvement se dessine. Certains l’appellent sobriété heureuse, d’autres abondance frugale. On parle même de décroissance parmi d’autres termes qui font peur comme un retour à l’âge de pierre et aux soirées à la bougie. Pourtant, le bonheur n’est pas incompatible avec une certaine forme de simplicité.

S’il existe un niveau de confort moderne dont il serait bien dommage de se passer, nous ne sommes pas obligés de suivre cette injonction à gagner et dépenser toujours plus d’argent à s’entourer de matériel vite oublié. Pourquoi serait-il péjoratif de se tourner vers des activités gratuites même si notre compte en banque n’est pas vide ? Doit-on courir en permanence après les dernières nouveautés ? Est-ce que cela nous rend-il vraiment heureux de gagner (et dépenser) toujours plus ?

N’existerait-il pas une alternative où nous dépenserions moins, sans en avoir honte, afin d’avoir besoin de moins gagner ou de consacrer son argent à des projets qui nous tiennent à cœur ?

L’argent et le bonheur

On dit souvent que l’argent ne fait pas le bonheur, mais qu’il y contribue. Certaines études établissent un revenu minimum qui permet de subvenir à ses besoins basiques et à ses envies (autour de 60.000 dollars aux États-Unis, par exemple), au-delà duquel le niveau de bonheur stagne. D’autres affirment que nous sommes plus heureux à dépenser notre argent pour autrui.

Dans une société comme la nôtre, demander si l’argent fait le bonheur revient à se demander si la reconnaissance sociale fait le bonheur. Si le besoin d’appartenance fait partie de la pyramide de Maslow, il ne suffit pas à combler les besoins de l’homme, et l’argent ne suffit probablement pas à combler le besoin d’appartenance à lui seul. Tout ceci n’est après tout qu’un besoin d’être reconnu et accepté par autrui, autrement dit, un besoin de lien humain. Comme dit Yann Dall’Aglio :

« On dit à ce propos, à propos de la consommation, que notre époque est matérialiste. Mais c'est faux ! Si nous accumulons des objets, c'est pour communiquer avec d'autres esprits. C'est pour nous faire aimer d'eux, les séduire. »

Si l’argent peut être un moyen d’accéder au bonheur, alors la question qui devrait se poser est plutôt : à quoi me sert mon argent, et à quoi ai-je envie de le consacrer ?

Comme le dit Frédéric Lenoir dans son livre Du Bonheur, l’argent peut faire le bonheur si l’on considère qu’il permet d’accéder à ce qui nous rend vraiment heureux : accomplir des projets, voyager, aider autrui ou encore vivre en autonomie.

Mais pour savoir que faire avec cet argent, ne faut-il pas d’abord se demander quel cap nous voulons vraiment donner à notre vie ?

Donner du sens

Je demandais en introduction : Quelle place prend l’argent dans nos vies ? Tout comme le minimalisme sans aucun confort matériel est difficile à aborder au quotidien, on ne peut guère imaginer de vie dans la société moderne sans argent.

Mais doit-on pour autant se tuer à la tâche pour accumuler les symboles de statut social, jusqu’à finir « fauché comme les blés » à courir les bons plans gratuits pour le week-end ? Le comportement par défaut doit-il être de courir après toujours plus d’argent ? La réussite passe-t-elle forcément par la fortune ?

Récemment, Neil Jomunsi, un auteur de fiction, disait en parlant des artistes et des auteurs que tous ces rêveurs, ces irréalistes, ces excentriques, ne veulent en réalité pas « en vivre » — ils veulent « vivre en ». C’est-à-dire que les artistes, créateurs et autres entrepreneurs pleins de projets qui donnent du sens à leur vie, ne rêvent pas tant de gagner une fortune que de pouvoir subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille tout en consacrant du temps et de l’énergie à ce qui donne du sens à leur vie.

Dans tout cela, l’argent n’a pas à être une fin en soi, il peut être le moyen d’autre chose. Le tout est de savoir comment vous voulez le dépenser, ou encore quel sens donner à votre vie. En d’autres termes, vous voulez « vivre en » faisant quoi ?

Aller plus loin

Michael J. Sandel, Ce que l’argent ne saurait acheter (Seuil)
Frédéric Lenoir, Du Bonheur (Fayard)
Serge Latouche, Vers une société d’abondance frugale (Fayard)
Pierre Rabhi, Vers la sobriété heureuse (Actes Sud)
Yann Dall’Aglio, L’amour, vous le faites mal (Conférence TEDx Paris)
Michael Norton, How to buy happiness (comment acheter le bonheur, sous-titres FR sur TED) 

Article publié sur Medium France.