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Ce qui est bien avec la littérature de l’imaginaire, c’est qu’il est possible d’imaginer ce que l’on veut, y compris des créatures asexuées ou fluides de genre, des codes sociaux et linguistiques différents des nôtres (comme dans la Justice de l’Ancillaire par exemple), ou même la possibilité pour des êtres humains du futur de changer de sexe à volonté (comme dans la Culture d’Iain Banks par exemple).

Bien que les questions de genre soient encore peu abordées dans la littérature de fiction, c’est là un exemple qui illustre bien pourquoi j’aime autant la littérature de l’imaginaire. Il est possible d’aborder des sujets de société à travers ces mondes de SFFF.

Mais lorsqu’on se place du point de vue de celui qui écrit, ces sujets soulèvent bien des questions internes. Bienvenue dans « l’âge du pourquoi », version identité, sexe et genre.

Que signifie « être femme » ?

Comme une réflexion part souvent d’expériences personnelles, je vais commencer par mon cas. Je suis une femme. J’entends par là que je suis née avec deux chromosomes X, un utérus et tout le reste qui va avec l’hominidé femelle.

Pourtant, si j’ai tout de suite accepté mon corps, j’ai toujours rejeté le rôle social que l’on essayait de me donner en tant que petite fille. J’avais une sainte horreur du rose, je voulais des petites voitures et des jeux vidéo (bien que j’aie aussi eu des barbies et des dînettes). Et surtout, je ne voulais pas être une princesse. Je voulais être le preux chevalier qui terrasse le dragon et termine l’aventure à la taverne avec ses potes.

C’est là que la frustration commence. Parce que la société aime bien mettre les gens dans des cases. Elle aime bien que les petites filles achètent la surprise rose à la boulangerie, joue avec des poneys et, plus tard, du maquillage et des bijoux. Je ne me suis jamais retrouvée dans ce modèle, et je me suis bien vite vue affublée du terrible surnom de « garçon manqué ». Pourquoi « garçon » ? Et pourquoi « manqué » ? Je suis une personne « manquée » ? Un ratage ?

Modèles de fiction

La fiction que l’on lit, voit ou entend aide beaucoup les enfants à se définir. On s’identifie à ses héros et on vit les aventures avec les personnages. Moi, en tant que fille qui n’étais intéressée ni par les romances à l’eau de rose, ni par les seuls rôles féminins dans les histoires d’aventure – comprenez, la princesse passive qui attend d’être sauvée – j’ai toujours eu du mal à me représenter dans tout cela.

Mais j’ai fini par trouver de rares modèles qui m’ont aidée à me construire. Je me souviens que j’aimais beaucoup le personnage de Claude chez Enid Blyton, bien avant d’être assez grande pour me rendre compte que c’était sûrement le premier personnage transsexuel que je rencontrais. Je suis moi-même cisgenre, mais l’existence de Claude me montrait la possibilité d’une alternative au schéma classique de petite fille dans lequel on essayait de m’enfermer.

Puis, il y avait les femmes héroïnes, comme Fantaghiro dans la caverne de la rose d’or (c’était elle qui sauvait son prince, pour changer !) ou les Cat’s Eyes, ces voleuses de tableau au grand cœur qui menaient l’inspecteur Quentin Chapuis en bateau.

Ce sont ces quelques modèles de femmes fortes et volontaires qui m’ont aidée à faire la paix avec cette dichotomie qui fleurissait en moi, entre mon sexe biologique et mon caractère qui ne ressemblait en rien aux stéréotypes de genre de la femme. J’ai appris en grandissant que je pouvais être une femme tout en étant en contradiction avec les stéréotypes de genre.

Je suis restée le « garçon manqué » jusqu’à ce que je devienne adulte, et j’ai subi des discriminations à cause de mon sexe biologique (bonjour, l’aspirateur en cadeau pour mes 18 ans alors que je voulais une PlayStation), mais la fiction m’a aidée à composer avec cette pression sociale que je ne pouvais changer, car elle m’a permis d’accepter qui je suis sans en avoir honte.

Quid des autres genres, alors ?

Si j’ai pu vivre une crise identitaire en étant ‘juste’ une fille qui aime les ‘trucs de mec’, alors qu’en est-il des représentants de la communauté LGBT+, qui ne se reconnaissent pas du tout dans la dualité des genres, sans même parler des « cases » dans lesquelles chaque sexe biologique est rangé ?

Je serais bien incapable de répondre pour elles/eux, mais je me dis que la fiction a un rôle à jouer dans l’ouverture des possibles, dans l’acceptation des enfants de ce qu’ils sont au fond d’eux-mêmes et dans la reconnaissance de ces différences par la société.

L’évolution de certains domaines culturels me rend confiante. Prenez les jeux BioWare par exemple. Le dernier Dragon Age est un jeu de rôle médiéval fantastique où le/la joueur(se) réunit une équipe d’aventuriers pour empêcher une guerre. Déjà, vous pouvez incarner un homme ou une femme. Ensuite, il existe parmi les équipiers toutes sortes de races mais aussi d’orientations sexuelles et, nouveauté dans un jeu vidéo (autant que je sache en tout cas), il existe même un personnage transsexuel. Plus ces différences seront représentées, plus elles paraîtront normales pour le public, et pour les enfants qui se sentent marginalisés aujourd’hui.

Dans mes œuvres de fiction

En tant qu’autrice, j’ai envie de véhiculer un message positif. Je ne sais pas si je serai publiée un jour, mais si cela arrive, j’aimerais que les personnes qui lisent mes livres les referment en ayant accepté même un petit bout de leur différence, comme j’ai accepté la mienne grâce à Fantaghiro et aux Cat’s Eyes.

En pratique

En tant que créatrice, je ne peux que donner ma propre vision des choses, une interprétation de mon monde. Je ne prétends pas pouvoir retranscrire toutes les sensibilités ou créer des modèles pour tous les genres.

Et puis, j’ai mes faiblesses d’auteur, comme tous. Mes personnages féminins ont tendance à aller contre le modèle classique de genre de notre société : fortes, volontaires, indépendantes ; mais aussi têtues, fières et déconnectées de leurs émotions. Je crée les femmes dont je voulais lire les aventures quand j’étais plus jeune.

Curieusement, les hommes qui peuplent mes histoires sont plus divers, dans le caractère sensible ou bourru, les motivations, la personnalité, l’orientation sexuelle. Mais je garde ces limites en tête pour diversifier mes personnages au mieux à l’avenir, leur tisser un certain relief, même s’il restera, sans aucun doute, des femmes de caractère au fil de mes récits.

Dans les Rêves d’Azur

Avec les Rêves d’Azur, j’essaye d’aborder la question du genre, de la sexualité et de l’amour en filigrane discret.

D’abord, à travers des personnages aliens asexués qui sont complètement étrangers à la fois à la notion de sexe biologique mais aussi de genre. Que se passe-t-il si l’un(e) d’entre eux(elles) tisse un lien fort avec un personnage sexué ? Tomberont-ils amoureux ? Que se passera-t-il quand le sexué voudra exprimer cet amour de manière physique ?

Ensuite, à travers une certaine diversité d’orientations sexuelles. Je n’ai pas (encore) introduit de personnage transgenre ou autre (genderfluid…) parce que ces ressentis sont très éloignés de moi et je ne suis pas sûre d’être capable de créer des personnalités crédibles. Mais il existe des personnages asexués, homosexuels, bisexuels, et plus ou moins ouverts aux relations inter-espèces (intelligentes).

Enfin, j’aborde aussi la question de l’amour monogame, exclusif et long terme qui est le modèle de notre société actuelle. En Eudaimon (le pays où se déroulent les Rêves d’Azur), trois espèces sur quatre ne sont pas sexuées et n’ont pas besoin de couples pour perpétuer l’espèce. Ainsi, le modèle familial, mais aussi les relations interpersonnelles et la vision de l’amour sont parfois très différentes de ce à quoi nous sommes habitués dans notre culture.

Voici ma petite goutte dans l’océan d’un sujet très vaste et encore méconnu (y compris de moi, en partie). J’espère réussir à créer des personnages intéressants dans lesquels toutes sortes de lectrices et lecteurs se retrouveront.

Aller plus loin

En attendant, pour en savoir plus sur le sujet, voici quelques références :

Livres :

  • Membrane, par Chi Ta-Wei
  • Les Chroniques du Radch, par Ann Leckie
  • La Main gauche de la nuit, par Ursula le Guin
  • Le cycle de la Culture, par Iain Banks

Jeux :

  • Les trilogies Mass Effect & Dragon Age, par BioWare

(image: Dorian, personnage homosexuel dans le jeu vidéo Dragon Age Inquisition)