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Le 2 février dernier, je me suis rendue à une conférence appelée Transformer l’emploi, redonner du sens au travail. Organisée par le labo de l’ESS (économie sociale et solidaire) à l’occasion de la parution d’une publication sur le sujet, la rencontre a été animée autour de deux tables rondes.

Il ne s’agit bien sûr pas d’un compte-rendu exhaustif, mais j’ai voulu partager avec vous plusieurs thèmes que j’ai trouvés intéressants. Si le sujet vous intéresse, je vous invite à lire la publication du labo de l’ESS.

La différence entre le travail et l’emploi

Le premier point qu’il me paraît intéressant de soulever, c’est de bien différencier la notion de travail de celle d’emploi, que nous avons tendance à mélanger dans la société d’aujourd’hui.

Comme l’explique Christiane Demontès, présidente du chantier des Nouvelles Formes d’Emploi, l’emploi est un travail reconnu comme tel par la société et officiellement rémunéré : contrat/salariat, ou bien des prestations de biens ou services en indépendant (non salarié).

Le travail, quant à lui, est le contenu de l’emploi, les tâches concrètes que l’on effectue et qui nécessitent certaines compétences.

Il existe d’autres termes reliés à tout cela : la notion de profession, de métier, d’activité… Pourtant, comme le souligne Philippe Bertrand (France Inter), les mots métier ou profession tendent à disparaître au profit de ce terme abrutissant d’emploi. Nous parlons d’emploi fictif par exemple, alors que les notions de métier ou profession fictive n’existent pas.

Pourquoi alors se limiter au concept d’emploi, qui est une forme de travail parmi d’autres ? Un élément de réponse est qu’aujourd’hui, environ 90% des actifs en activité ont un emploi salarié en France.

Dans ce cadre, comment intégrons-nous à la réflexion les autres formes de travail ? Par exemple le bénévolat, les hommes et femmes au foyer, etc.

Cette question peut amener une première piste de réflexion autour du sens : ne devrait-on pas redonner du sens au travail en lui-même, indépendamment de la notion d’emploi ? En d’autres termes, l’emploi n’est pas la seule manière de valoriser le travail.

À l’inverse, le fait de fournir un emploi à un salarié, à fortiori lorsqu’il s’agit d’une forme stable comme le CDI, ne devrait pas être une excuse pour négliger le besoin de sens dans le travail.

Un emploi de qualité

Même s’il est important d’aborder le travail dans son sens plus large, il n’en reste pas moins que la grande majorité des Français gagnent leur vie par un emploi salarié. De quelle manière peut-on réfléchir autour du sens et des transformations de l’emploi, salarié ou indépendant ?

Le labo de l’ESS soulève un postulat intéressant : nous devrions privilégier un emploi de qualité plutôt qu’un emploi à tout prix.

Pour le labo de l’ESS, un emploi de qualité comporte quatre caractéristiques :

  • Un contrat (de travail ou de prestation) qui pose un cadre
  • De la protection (santé, chômage, retraite, formation…)
  • Un collectif (de travail, aide à la négociation…)
  • Du sens dans le travail

Les emplois stables (CDI…)

Aujourd’hui, les salariés en CDI possèdent la plupart de ces caractéristiques, mais sont souvent en crise de sens. Notamment parce que cela met le salarié dans une position de subordination à une entreprise. Dans ce cadre, il existe plusieurs pistes pour redonner du sens au travail. Par exemple, il est important de reconnaître le travail du salarié et la contribution qu’il apporte à l’entreprise au global. Le besoin d’autonomie prend une place importante dans le sens, de même que d’être informé, voire intégré au fonctionnement de l’entreprise et aux prises de décision importantes.

Les emplois indépendants et précaires

Souvent, ceux-ci permettent plus facilement de trouver du sens, mais manquent de protection et de collectif.

Pour la protection, une piste intéressante soulevée par Véronique Descacq, secrétaire nationale adjointe à la CFDT, serait de revoir le statut d’actif en général. En d’autres termes, que chaque Français actif bénéficie d’une protection (sociale, chômage, retraite…) indépendamment du type de contrat qu’il a signé. On voit déjà émerger cette forme de protection avec les droits à la formation, mais si on pouvait étendre la réflexion à d’autres domaines, cela permettrait une protection des emplois plus précaires (indépendants, intermittents…)

Pour le collectif, un indépendant se trouve souvent seul face à ses clients et partenaires, et il est plus difficile de faire valoir ses droits lorsque l’on est seul face à une organisation que lorsqu’on a un collectif pour défendre les droits de la profession. Jérôme Pimot, cofondateur du Collectif francilien des coursiers à vélo, a abordé le sujet avec l’émergence des coursiers à vélo dans les grandes villes, souvent employés comme auto-entrepreneurs par les entreprises de livraison à domicile.

Un autre exemple est le statut du métier d’auteur. L'écrivaine Samantha Bailly soulève le sujet dans l’une de ses vidéos YouTube : le métier d’auteur est indépendant, et il est facile de s’imaginer en compétition avec les autres auteurs. Mais en réalité, une excellente manière pour les auteurs de faire valoir leurs droits serait de se réunir dans un collectif. Ce type de structure existe déjà pour ces métiers, et Samantha Bailly elle-même a participé à la création d'une charte des auteurs jeunesse qui vise aussi à recréer le collectif autour d’un métier indépendant et solitaire.

D’autres pistes de réflexion intéressantes

Cette conférence a été l’occasion d’aborder une foule de sujets intéressants sur l’avenir du travail et le sens. En voici un petit nombre en guise d’ouverture.

Est-ce le rôle de l’employeur de rendre les salariés heureux ?

La question du sens est bien souvent reliée à celle du bonheur. D’ailleurs, des responsables du bonheur commencent à fleurir dans les services RH des grosses boîtes. Mais est-ce à l’entreprise d’assurer le bonheur de ses salariés ? J’aurais tendance à répondre non, car le bonheur est liée à un équilibre entre divers aspects de la vie (famille, loisirs…), et pas seulement au travail. Cela étant, un employé à temps plein passe la moitié de sa vie éveillée au travail, donc les conditions de travail influent beaucoup sur son bonheur global. Le rôle de l’entreprise serait donc avant tout d’assurer la qualité de vie au travail.

La question du revenu de base / universel

Difficile de parler de transformation de l’emploi sans aborder la question du revenu universel, surtout dans cette période électorale. La réflexion sur le sujet montre une volonté de poursuivre le chemin du progrès social et ouvre des perspectives dans la reconnaissance d’autres formes de travail non rémunérées aujourd’hui (bénévolat, mais aussi éducation des enfants, tâches ménagères etc.)

Cela rendrait-il les contrats actuels dépassés ? Si l’emploi devient un complément de salaire, comment responsabilise-t-on les entreprises ? Les Français cesseraient-ils de travailler s’ils bénéficiaient d’un revenu universel ? La valeur du travail chuterait-elle si tout le monde était rémunéré sans rien faire ? Autant de questions intéressantes à explorer sur ce sujet.

Le numérique et les nouvelles technologies

Le numérique rend l’employé disponible plus facilement : portable, e-mails… Cela pose la question du télétravail, de l’autonomie et de la flexibilité des salariés dont le type de travail le permet. Mais comment poser les limites dans la recherche de productivité si l’employé est disponible pour son entreprise 24h/24 ?

Les nouvelles technologies (robots, IA etc.) vont apporter des changements dans le monde du travail. Comment vont-elles transformer l’emploi ? Vont-elles détruire des emplois mécaniques et peu qualifiés ? Ou même plus élaborés (journaliste, traducteur…) ? Comment le marché de l’emploi s’adapterait-il à tout ça ? Comment la richesse créée par ces machines serait-elle redistribuée ? Cela créerait-il plus de nouveaux emplois que cela n’en détruit, et dans ce cas comment former les gens à ces nouveaux emplois ?

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J’aurais voulu aborder certains de ce thèmes plus en détail, mais l’article est déjà bien assez long. Merci d’avoir lu jusqu’ici, et si certains sujets vous intéressent ou si cela soulève d’autres questions intéressantes pour vous, n’hésitez pas à me le dire. Je pourrais être amenée à consacrer d’autres articles plus approfondis sur les thèmes qui vous intéressent.

Image : unsplash (soroush karimi)