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Titre : Et si le bonheur vous tombait dessus ?
Titre original : Stumbling on Happiness
Auteur : Daniel Gilbert
Genre : Non fiction (psychologie)

Contrairement à ce que le titre peut laisser penser, ce n’est pas un livre de développement personnel, mais bien un essai de psychologie – très enrichissant et bien écrit, contrairement à ce que l’on pourrait attendre de ce genre de non fiction. L’intérêt ? Daniel Gilbert y parle de tous ces biais psychologiques, ces petits tours que notre cerveau nous joue sans notre permission.

L’auteur l’admet lui-même, « on me reproche souvent de poser les problèmes sans amener de solution », et c’est le cas pour ce livre : comme une illusion d’optique, comprendre les biais de notre cerveau ne les empêche pas de continuer à fonctionner. Par contre, j’ai trouvé son exposé, didactique et humoristique, très enrichissant, et, qu’il le veuille ou non, c’est tout de même une base pour se trouver sa propre solution, en commençant par se comprendre soi-même.

Les défauts de la mémoire et de l’imagination

« Think you know what makes you happy ? » demande la couverture du livre en Anglais. Si vous pensez savoir ce qui vous rend heureux, vous avez probablement tort, avance Gilbert. Savez-vous comment fonctionnent les illusions d’optique ? Afin de donner du sens à ce qui nous entoure, notre cerveau interprète ce que l’œil voit – pour notre bien, évidemment – mais il en résulte un certain nombre d’illusions d’optique assez perturbantes, surtout quand on se rend compte qu’on continue à les voir, même si on est au courant.

Et bien le cerveau interprète la mémoire, ou imagine le futur, avec le même genre de biais inconscient. Par exemple : on ne se souvient pas de tout, mais plutôt d’une sorte de « résumé » des expériences que l’on vit. C’est pour cela que la fin d’un film, par exemple, aura plus d’impact que tout le reste : c’est ce dont on se souvient.

C’est aussi pour cela qu’on se projette dans le futur avec les émotions et la vision du monde de maintenant, et qu’il est difficile de réellement anticiper ce que l’on ressentira dans le futur. Regardez Philippe K Dick, pour ne citer que lui : dans son livre de science-fiction  Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, les êtres humains ont colonisé Mars et construit des androïdes plus vrais que nature, tout cela en à peine cinquante ans. Mais les femmes restent à la maison, ils ont des  téléphones de voiture, et les puissances mondiales sont les Etats-Unis et l’URSS. Devinez quand il a écrit son livre ?

Ce phénomène ne se limite pas aux auteurs de science-fiction: nous imaginons tous que nous aurons les mêmes goûts, les mêmes préférences dans quelques années que maintenant. Et pourtant, ce magnifique plaid péniblement ramené d'Ikéa en tram il y a dix ans, ne traîne-t-il pas dans le grenier aujourd'hui? Que pensez-vous aujourd'hui des groupes de musiques ou des films que vous adoriez il y a une dizaine d'années? Et pourtant, n'imaginez-vous pas que vous aimerez dans dix ans exactement  les mêmes films, livres et oeuvres d'art que maintenant? Un aspect intéressant à prendre en compte lorsqu'il s'agit de faire "un investissement à long terme": cet objet vous plaira-t-il toujours aurant dans le futur?

Quelques autres exemples

Connaître ces biais ne nous empêche pas de les vivre. Même si vous savez que votre cerveau vous fera moins aimer un bon film avec une fin bof qu’un mauvais film avec une fin OK, vous l’aimerez moins quand même. Mais j’ai quand même trouvé ces explications utiles. Quelques exemples :

  • Nous projetons nos besoins futurs par rapport à ce que nous ressentons maintenant : résultat, on n’anticipe pas bien à quel point nous allons changer (de goûts par exemple)
  • D’ailleurs, contrairement à ce que l’on peut croire, pour estimer comment nous allons nous sentir dans le futur, il est bien plus fiable de demander à une autre personne qui vit maintenant ce qu’on vivra plus tard, que d’essayer de s’imaginer notre moi futur
  • Il existe plusieurs « sortes » de bonheur, émotionnel, moral, et de jugement. En gros, un gros morceau de bon gâteau procure du bonheur, mais faire ce qui paraît juste en apporte aussi, d’une autre sorte. Et s’accomplir personnellement, avoir une vie riche de sens, peut également apporter une forme différente de bonheur.
  • Nous avons tous une vision personnelle du bonheur. Ce qui me rend heureuse n’est peut-être pas la même chose que ce qui vous rend heureux. Les « niveaux » de bonheurs sont difficiles à comparer, vu que c’est subjectif. Du coup, mieux vaut déterminer ce qui peut vous rendre heureux personnellement, plutôt que de suivre la recette du bonheur de quelqu’un d’autre.
  • Notre cerveau a tendance à remplir les trous de mémoire pour donner de la cohérence à nos souvenirs. Ils sont moins fiables que ce que l’on croit
  • Lorsqu’on se projette dans le futur, c’est comme lorsqu’on regarde au loin : on voit la « grande image » mais pas les détails. Acheter un billet de train pour 7h du matin parce qu’il est moins cher apparaît comme une super idée. Jusqu’au matin, à 6 heures, lorsqu’il s’agit d’être violemment réveillé par une alarme, un détail auquel on ne pense pas forcément dans le futur lointain.
  •  La conséquence de cela est que lorsque nous projetons les conséquences d’un événement futur, nous oublions souvent de nombreux détails qui font que l’expérience ne sera pas aussi affreuse (ou aussi fantastique) que l’on imagine

Je pense que Dan Gilbert rend toute cette histoire beaucoup plus intéressante avec son écriture enlevée et humoristique. Que vous soyez intéressé par le bonheur ou simplement la manière dont fonctionne notre cerveau, je vous conseille cette lecture, qui a été traduite en Français pour ceux qui ne seraient pas à l’aise avec la langue de Shakespeare.

Afin d’éviter un article trop long, j’en ai prévu deux autres autour de ce que ce livre m’a appris : à relativiser, et à prendre certaines croyances populaires avec des pincettes.

Image: La nife en l'air.